Général Henri Giraud

"Un seul but, la Victoire"

Origines familiales

 

Trigance

Le berceau de la famille Giraud est un nid d'aigle : Trigance, un petit village médiéval de Haute-Provence situé à 45 kilomètres au Nord-Est de Draguignan, tout à proximité des Gorges du Verdon. Perché à 800 mètres d'altitude dans un décor de montagnes désolées, le village cercle la base d'un vaste éperon rocheux que domine un  château féodal du XIVe siècle à trois tours.

Le site est de toute beauté. Une beauté un peu guerrière, verticale sous le soleil.

Sa situation laisse penser que dès l'âge du bronze (2.500 à 900 avant J.C.) Trigance fut, comme Aiguines, un oppidum. Il fait partie du canton de Comps qui est le plus petit du Var et, peut-être même, de France.

   Le village apparait pour la première fois dans les textes, au IXe siècle, sous le nom de TREGENTIA, ce qui signifierait les trois ganses (du  provençal ganso  = cordonnet, noeud). Avec le village de Rougon, il figure en effet parmi les treize «villa» (grand domaine avec ses dépendances au temps du Bas-Empire, et futur noyau d'une agglomération rurale à partir du Xe siècle) mentionnées dans le polyptyque rédigé en 813 sur l'ordre de Wadalde, évêque de Marseille, et qui énumère le patrimoine (ou temporel) de l'abbaye Saint-Victor. Bien que séparés par les gorges du Verdon, Rougon et Trigance semblent avoir eu un destin plus ou moins commun puisque l’on observe un débordement du territoire de Rougon sur la rive gauche du Verdon, au détriment de Trigance. Résultat sans aucun doute d’un conflit d’intérêts au sein d’un même lignage.

   La population des 13 domaines du polyptyque (répartis en 220 fermes (ou collonges) s’élevait à près de 1 000 habitants, dont le recensement comporte les noms, les liens de parenté, la qualification sociale ou professionnelle, ainsi que l’âge et le sexe des enfants. La population recensée dans la villa de Trigance se compose ainsi de 5 couples avec 6 enfants et 4 jeunes gens. Mais en fait, elle est plus importante car, dans 4 fermes sur 8, l’Eglise ne dispose que du tiers du revenu), et non pas de la terre, et les paysans ne sont pas recensés parce qu’ils ne lui appartiennent pas.

   Auparavant, l’histoire de Trigance s'inscrit dans celle de la Narbonnaise II (nom donné par les Romains à une partie de la Gaule méridionale) dont la capitale était Aix-en-Provence. Le camp militaire de Canjuers – où, selon le De Belle Gallico,  stationnèrent les légions de César - occupe d'ailleurs 2.000 des 7.000 hectares du canton de Comps.

   A la fin du Xe siècle, un nouveau recensement de l’abbaye Saint-Victor mentionne également la présence sur le territoire de Trigance de deux églises (Notre-Dame et Saint-Julien) et d’un château, mais celui-ci se dresse ailleurs que l’actuel château qui surplombe le village : sur la cime de Biach (alt. 1213 mètres) à 2,5 km à l’ouest du village actuel. Les seigneurs qui se succèdent sur les lieux au cours de donations respectives ont pour noms : Guigue, Adalgarde (veuve d’Arbert de Lançon) Pons Trigance et Lambert.

   Un rationnaire (ou livre des comptes) de 1264 tenu par l'administration comtale, indique que Trigance - alors fief des comtes de Provence - fait partie à cette date (avec La Palud, Rougon, Estelle, Comps, Ampus, Aiguines et Les Salles) de la baillie de Draguignan.

   Vu de la vallée où coule le Jabron, le village fortifié ne se donne pas à voir : les maisons à façades Renaissance forment, en effet, un véritable rempart qu'il faut passer pour tomber sous le charme typiquement provençal des passages voûtés, des rues en escalier, des linteaux et motifs décoratifs, ou encore du beffroi carré à campanile cylindrique datant de 1727. Des anciennes fortifications, il ne subsiste qu'une unique porte. La façade haute et étroite de la plus vieille maison est agrémentée d'un buste d'homme  qui regarde vers l'Est. Les principales artères ont nom : rue du Four, rue de la Bote (sic), rue de l'Héritage, rue de la Tribune, rue du Portail, rue Saint-Marc. Place du Vieux Lavoir ; le monument aux morts de la guerre  14-18 porte 22 noms (dont un certain Hippolite (sic) Giraud). Quand on sait que le manuel d'Adolphe Jeanne, Géographie du Var (Hachette et Cie, 1900) comptabilise 407 habitants à Trigance au début du siècle, on mesure l'hécatombe... 

   Il est vrai que le village a connu une histoire en accordéon sur le plan démographique : en 1315 on dénombrait 52 feux (on compte en moyenne cinq habitants par feux ou foyer), mais en 1471 (après la peste noire de 1348 et la guerre civile), il n'y en avait plus que 20. En 1540, ils étaient remontés à 80, puis ils ont atteint le chiffre record de 194 en 1695 avant de se fixer autour de 143 en 1728 et de 189 en 1765. Ce qui correspondait approximativement à 900 habitants. En 1930 on ne comptait plus que 180 habitants. Ils sont autour de 120 aujourd'hui.

   La piété des habitants au culte catholique était forte, car on dénombre une église du XVe siècle de style roman portant sur le toit du clocher le triangle symbolique des templiers (Saint-Michel) et deux chapelles encore en état, Saint-Julien et Saint-Roch, édifiées respectivement en 1056 (ou en 1090) et en 1629. Les chapelles Sainte-Claire, Saint-Joseph et celle du Saint-Esprit ont été reconverties successivement en atelier, en magasin et en four. La chapelle du château (Notre-Dame), située dans la tour carrée, était reliée par un souterrain à Saint-Pierre et Sainte-Marie situés sur la route de Jabron. Mais, avec le consentement de la municipalité, un maçon nommé Pascal a démoli vers 1870 cette tour du XVIe siècle pour en utiliser les matériaux à la construction d'un moulin près du pont de Riou sur la route de Castellane.

   Le cimetière, qui se trouvait autrefois devant l'église, a été déménagé en 1836 hors du village, derrière le château. Sans doute pour des raisons d’hygiène.

   Sur la place centrale, place Honoré-Giraud (le grand père du général), la fontaine indique «eau potable». A l'endroit des actuelles cabines téléphoniques se trouvait autrefois la forge du maréchal-ferrant. Depuis toujours, la foire traditionnelle a lieu le 8 mai et la fête patronale de la Saint-Roch, le 15 août. Elle dure trois jours.

   Au début du siècle, Trigance comptait un Bureau de bienfaisance (au revenu annuel de 340.30 F)  et un Cercle de la Fraternité (une loge maçonnique) qui se tenait d'ailleurs dans l'ancienne mairie.

   En venant par la vallée, de Castellane ou de Draguignan, on accède à Trigance par un pont sur le Jabron. Un document précise :

   «En 1760, il est accepté pour la construction du pont de pierre, l'offre de M. Trotabas et Jacquesboeuf, maçon et tailleur de pierre, et Jean Payen, maçon de Grasse, entrepreneur, moyennant un prix de 4.675 F. A ce prix s'ajoute la réparation des dégâts causés à la chapelle Sainte-Anne qui avait servi d'entrepôt pour le bois pendant la construction. Le solde des travaux fut réglé à M. Payen en 1775 (1).»

 

   Du premier château de Trigance, construit sur la cime de Biach, on croit savoir qu’il s’agissait d’un ancien monastère fortifié bâti par les moines de l'abbaye  Saint-Victor de Marseille vers la fin du Ve siècle. Propriété d'un certain Seigneur de Rougon et de Trigance, décédé en 1247, il aurait été convoité par  Boniface V de Castellane. Mais en 1248, grâce à l'aide financière de Bertrand de Comps, Grand Maitre de l'Ordre de l'Hôpital, Alaïs, la veuve du seigneur de Rougon et Trigance, aurait fait échec à ses visées et l’aurait lègué à l'Ordre. Celui-ci a-t-il abandonné ses droits sur le château ?

   Toujours est-il qu’il n’en reste plus la moindre pierre aujourd’hui. Le château de Biach semble s’être volatilisé au cours du XIIIe siècle ou sous le règne de Robert, comte de Provence de 1309 à 1343, alors même qu’un de ses conseillers, Fouquet III de Pontavès, était à l’époque coseigneur de Trigance. Lequel l’a peut-être fait raser au profit du château actuel laissant à son successeur le soin d’achever les travaux de ce dernier. Car la famille qui a, indéniablement,  contribué le plus à la genèse de la seigneurie de Trigance est celle des Raimond de Provence.

   Dans la seconde moitié du XIVe siècle, un chef militaire, Jean Ier de Raimondis, dit Le Gros, d'origine italienne, vient en Provence à la tête d'une troupe de guerriers pour servir les intérêts de la reine Jeanne (1343-1382) qui, par lettres patentes du 16 mars 1381, inféode en sa faveur les terres et seigneuries d'Eoulx et de Trigance (dont il est également seigneur majeur).

   Outre la construction du château comportant une enceinte quadrangulaire, flanquée aux angles de tours rondes talutées dont trois subsistent, les documents gardent la trace de plusieurs gestes de Jean de Raimond (ou Raimondis), seigneur d'Eoulx, d'Estelle et de Trigance, qui sont autant de bienfaits à l'égard de ce  village :

- En 1440, il fait une donation à certains de ses vassaux, dont François Dauphin (ou Delphin) coseigneur, Lions, Aycard, Rouvier, en reconnaissance de nombreux services et de l'hommage par eux prêté récemment de la terre gaste, moyennant paiement des lods et trézains, et un cens pour une seule année du droit de pâturage.

- En 1444, il passe une transaction avec la communauté du lieu représentée par Jacques Antelme, Jean Trouin, Etienne Rouvier, ses procureurs, Jean de Bagarris, seigneur dudit Bagarris. Cet acte, qui porte sur le droit de cabestrage, spécifie que le village pourra continuer à utiliser les bestiaux étrangers pour le dépiquage des grains, sans payer aucune redevance au seigneur, mais que tout habitant sera tenu de verser quatre gros à celui-ci, chaque année à la Toussaint. La transaction est conclue à Trigance, dans la rue, devant la maison de Jacques Lions, en présence de Bertrand de Réquiston, coseigneur d'Ampus, de Bertrand Alaric, vicaire de Trigance, et de Jacques Michaëlis, notaire à Castellane.

- Enfin, au milieu du XVe siècle encore, il délivre quittance pour les arrérages du droit d'albergue et de cavalcade, en faveur de la communauté de Trigance. L'acte est passé à Trigance, dans le jardin de noble Jacques de Levens, en présence de François Dauphin, coseigneur du lieu, et du notaire Jacques Michaëlis.

   Jean de Raimond (ou Raimondis) a trois enfants : Pierre (qui lui succède à la tête de la seigneurie d'Eoulx), Jeanne et Louise. Après la mort de leur père, ces dernières épousent - le même jour de l'année 1461 - les deux frères Paulet et Eyriès de Demandolx issus d’une famille célèbre dont les armes sont «D'or à trois fasces de sable, au chef de gueule chargé d'une main appaumée d'argent», avec pour devise «Profide et Rege». C’est sans conteste l'une des familles provençales qui a donné le plus de chevaliers à l'Ordre de l'Hôpital (devenu l'Ordre de Rhodes puis de Malte) : au moins trente-cinq dont plusieurs parviendront aux plus hautes dignités. Selon les historiens, on trouve mention de la terre qui a donné son patronyme à la famille vers 1200 sous la forme de « de Mandols » et vers 1300, sous celle de « de Demandolis ». 

   Le double contrat de mariage est passé le 12 mai 1461, au château d'Eoulx, en présence de Barthélemy de Demandolx (père des mariés) et du frère de Jeanne et Louise, Pierre de Raimondis. Il est rédigé moitié en latin, moitié en provençal. Selon la traduction donnée par Jacques et Micheline Cru, il dit notamment :

   «Il est convenu que, comme il est raisonnable, pour supporter les charges du mariage, les demoiselles aient dot; les dites filles se constituent en dot tous les droits présents et à venir sur l'héritage de leur père et mère, et tout ce qui pourrait leur provenir d'autre part. Il est convenu entre les parties que le dit Demandolx doit vêtir les dites filles de leur robes nuptiales, selon leur état, quand viendra le jour des épousailles. Il est convenu qu'aussitôt que les coffres seront donnés, le dit Demandolx aura l'administration et le gouvernement de tout l'héritage et des personnes de Jeanne et Louise, et le susdit Demandolx sera tenu et doit payer les  dettes et les charges raisonnables qui proviendront du susdit héritage (2).»

   Du fait de sa femme, Eyriès de Demandolz reçoit les seigneuries de Trigance et d'Estelle que sa famille conservera jusqu'au XVIIIe siècle. A sa mort, peu après 1504, il a pour successeur son fils Claude de Demandolx-Trigance (marié à Louise de Glandevès dont la famille possède la seigneurie du Rousset et qui lui donne sept enfants) qui se distingue par au moins deux procès (au sujet d’un droit de pâturage et de l’usage de son moulin personnel)  et quelques brutalités à l'encontre de ses sujets puisqu'il n'hésite pas à séquestrer leurs femmes dans son château et à détruire le moulin de leur communauté.

   Après sa mort à la bataille de Pavie, le 24 février 1525, il a pour successeur son fils Jean qui épouse Brigitte-Claudine de Lascaris de Tende en 1542. Le couple aura sept enfants. Jean de Demandolx-Trigance bénéficie de la protection de François 1er qui, en 1541, a prescrit par lettres spéciales en sa faveur l’observation d’un donation en date de 1440 et d’une sentence arbitrale rendue au profit de son arrière-grand-père, Jean de Raimondis, seigneur de Trigance, au sujet de droits féodaux sur cette terre.

   Détail important : les premières délibérations communales conservées dans les archives de Trigance datent de cette époque : 1544. Elles ont pour objet entre autres l’interdiction d’introduire des boeufs dans les défens, la désignation de commissaires pour conduire les moutons à Saint-Paul et la vente de 4 quintaux de laine pour pouvoir acheter du blé. Elles nous apprennent aussi qu’en 1585, le Conseil nomme « monsen » Antoine Girard pour « perquatorier », rémunéré une hémine de seigle (20 l.) à bouillir et une cartière de seigle (8,42 l.) à cuire, avec obligation de célébrer la messe à la demande des consuls.

   Les successeurs de Jean à la tête de la seigneurie de Trigance sont, dans l'ordre chronologique : Melchior (ép. Diane de Villeneuve, 1581), François (ép. Anne de Simiane de la Coste, 1607) et Claude (ép. Louise de Vento, 1645) qui meurt en 1680 sans héritier. La seigneurie s'est terminée pour les enfants mâles à Barthélémy de Demandolx (le frère de Claude) qui, d'abord chevalier de l'Ordre de Malte, quitta la croix pour épouser Marguerite Delphine de Vento.

   Leur fille, Anne-Marie de Demandolz, née en octobre 1686,  épousa Cosme-Maximilien de Valbelle, comte de Sainte-Tulle, marquis de Trouve, président à Mortier, au parlement de Provence.

   Le château fut en partie détruit pendant la Révolution et il servit longtemps de carrière de pierres aux habitants du village. En 1961, un Alsacien, René Hartmann, ancien combattant de 14-18, une «gueule cassée», tomba amoureux de ses ruines et décida de consacrer sa fortune à le restaurer. Dix ans plus tard, un autre couple, les Thomas, continuèrent l'entreprise avant de le transformer en hôtel de luxe. Sa terrasse est le plus beau balcon sur le paysage alentour dont l'austérité vaut le coup d'oeil...

   Les dépliants touristiques vantent les promenades dans les garrigues et les forêts environnantes (gorges du Jabron, Roche Trouée, Pont du Sautet) et la visite des sites templiers : commanderie de Saint-Maymes, château de Valcros, chapelle Saint-Trophime, chapelle de Saint-Thyrse et la Bastide Blanche, célèbre refuge d'alchimistes au XVIIe siècle.

   Nous sommes ici en pays de mystère et il ne se passe guère de mois qu'un journal évoque les secrets et légendes du Verdon, ce sanctuaire celto-druidique.

 

Les Giraud d’Encastel

 

   Selon la mémoire du village (transmise par Bernard Plas, maire de Trigance, et fils de Marcelle Bernard, branche cousine des Giraud), un jour, un Giraud est venu d'Encastel, situé à une demi-douzaine de kilomètres à vol d'oiseau de Trigance. Outre le hameau du même nom, Encastel est un vallon perché à 1000 mètres, entouré sur deux côtés par la Crête d'Arme Vieille, une sorte de falaise truffée de grottes remontant à la préhistoire, et par la Tête de Breis, une colline pierreuse culminant à 1279 mètres. Pourquoi Breis qui, comme chacun sait, veut dire Bretagne en breton ? Mystère.

   On ne peut accéder à Encastel qu'à pied à travers la montagne, soit par le haut (via le Hameau de Saint-Maymes et Entreverges) soit par le bas (via le pont romain de Tusset).

   De la maison familiale des Giraud, située au centre du vallon, à moins de cent mètres de l'a pic impressionnant de la faille du Verdon (à hauteur du belvédère de Trescaïre et de la Carelie qui dominent l'autre rive), il ne reste que des ruines enfouies dans les herbes et les arbustes, mais elles indiquent nettement trois pièces au rez-de-chaussée. Les poutres effondrées laissent penser que la maison comportait peut-être un étage, où au moins un grenier, d'où l'on pouvait apercevoir, en face, derrière le Point Sublime, le village de Rougon et son château altier.

   Ce genre de maison simple et solide, dont les Provençaux  pauvres et fiers disent : «Ce n'est pas n'importe quel château, c'est un château de roches

   A Encastel, la terre  est limitée mais elle est bien irriguée par une source sinon deux. Les arbres y étaient certainement moins nombreux qu'aujourd'hui, mais les chênes sont les derniers témoins vivants des générations de Giraud qui ont vécu là, dans ce «trou» superbe hanté seulement par les randonneurs et les moutons du troupeau de Louis et de Marie, son épouse italienne, qui demeuraient à Entreverges dans les années 90.

   Ces Giraud devaient ressembler à Louis «dont la sagesse n'est que l'ensemble des reflexes salutaires imprimés dans l'esprit par une longue familiarité avec le réel (3)». De ces hommes, le paysan-philosophe Gustave Thibon dit qu'ils vivaient à l'étroit car beaucoup n'avaient jamais voyagé, sinon pour le service militaire, au-delà de leur canton natal, mais que cette place étroite, ils la creusaient jusqu'au fond :

   «Bornés en surface, les paysans n'avaient pas d'autres ressources que de s'enfoncer dans l'épaisseur : la profondeur était la dimension naturelle de leur vie. Ils communiaient à l'inépuisable diversité de ce coin de terre. Ils savaient l'âge et la place de tel olivier et les méandres de tel ruisseau. Ils reconnaissaient d'instinct, dans la nuit la plus noire, les moindres sentiers. Ils distinguaient chaque brebis de leur troupeau et chaque poule de leur basse-cour. Tout pour eux, depuis cet arbre marqué un jour par la foudre jusqu'à ce visage rencontré sur le chemin, avait un nom et une âme. Si ces hommes étaient à l'étroit dans l'espace, ils étaient au large dans le temps. Ils avaient le temps de se souvenir. Leur âme était comme une urne où le passé se décantait en silence. Les propos des aïeux revenaient sans cesse dans leurs conversations; ils connaissaient les faits et gestes, les vertus et les travers de chaque famille du village au moins jusqu'à la troisième génération. Leurs souvenirs, sans fin ruminés, s'incorporaient à leur être même, ils faisaient rendre à l'expérience tous ses sucs. De multiples strates du passé, depuis les événements de leur propre vie jusqu'aux récits des ancêtres, s'étageaient dans leur mémoire à la façon des couches géologiques au long des racines d'un arbre (4).»

   Près de la maison familiale des Giraud, en contrebas, se dresse maintenant un petit refuge construit  par le vieux berger. Sans doute avec les pierres de la maison Giraud...

   Mais Louis, s’il vit encore, n'a rien à craindre : même sur le cadastre des années trente, on ne trouve plus mentionné le nom de Giraud.

   Bien que situé sur l'autre rive du Verdon, Encastel appartient au domaine de Rougon; mais les naissances, les mariages et les décès ont toujours été enregistrés à Trigance. Statut curieux, dû peut-être à un partage résultant d'un conflit entre les châtelains de l'un et l'autre village.

   Sous des orthographes variées (suffixe en auld, ault, aut, etc), le nom de Giraud, variante de Géraud, est fort répandu en Provence. Il s'agit certainement d'un ancien prénom comme c'était le cas, par exemple, pour Giraud de Villeneuve, le père du Grand Sénéchal. Selon le Dictionnaire généalogique des noms et prénoms de France d'Albert Dauzat (Larousse, 1951), il viendrait du composé germanique Ger-Wald. Ger provenant de Gari = la lance, et Wald de Waldan = gouverner. Sans doute s’agit-il d’une origine wisigoth.

   Quand et à quelle occasion, les Giraud (ou au moins une partie d'entre eux) sont-ils  descendus de leur hauteur ? Nul ne le sait. Mais, selon toute vraisemblance, soit après la grande peste du XIVe siècle, soit au tout début du XVe siècle, après l'abolition du servage, quand le paysan ne doit plus à son seigneur ni son corps ni son bien, mais seulement une partie de son travail et de ses revenus.

 

Jacques Giraud

   Le nom de la famille Giraud apparait pour la première fois dans les archives de Trigance en 1620. Mais sans autre précision. Ce qui est certain, c'est que Jacques Giraud, le plus lointain ancêtre de la famille dûment répertorié est né lui aussi autour de cette date (entre 1615 et 1617) puisque ces mêmes archives nous apprennent qu'il est nommé en janvier 1642 - l'âge de la majorité pour ce type de fonctions administratives est alors à 25 ans -, trésorier du nouveau conseil de communauté (ou communal), aux gages de neuf écus. Lequel conseil est composé de trois consuls : Jacques Antelme, Alexis Rouvier et Alexis Aubert (BB4, fo 165/6/7, 166 vo et CC25, fo 43 à 48).

   A l'époque, les conseils sont renouvelés chaque année et Jacques n'est plus trésorier en 1643, mais il le redevient l'année suivante, succédant à ce poste à Blaise Perraimond.

   D'où vient Jacques Giraud, de qui est-il le fils ? Les archives ne permettent pas de répondre à cette question des origines, car elles sont rares avant 1600. Elles sont en revanche un peu plus prolixes sur sa vie de citadin comme on va le voir.

   Pour ce qui concerne les quelques détails familiaux dont on dispose sur lui, on les doit au registre paroissial numéro 3 de Trigance qui porte en exergue cette déclaration :

   «Nous Pierre André de Raimondis saignur dallons conseiller du Roi Lieutenant général civil et criminal au siège et resort de cette ville de Draguignan suivant l'ordonance de sa mageste avons parrafre le presat registre pour y estre escript les baptesme mariages sepultures des habitans et autres du lieu de Trigance par le Cure ou vicaire du meme lieu cotte au nombre de quatorze feuillets pour servir de minuitte et demurer aux mains du cure ou viquaire ayant en foy de ce signe ensemble afin du presant registre fait a Draguignan ce vingt deuxieme janvier mil six cent septante un. DERAIMONDYS.»

   Ce régistre numéro 3, qui couvre la période 1650-1700 (le premier registre a disparu et le second, qui couvre la période 1600-1650, est difficilement déchiffrable), nous révèle que Jacques Giraud est marié à une demoiselle Anne Cartier.

   Cartier, est un patronyme omniprésent tout au long de l'histoire de Trigance. Selon le livre de Jacques et Micheline Cru, on le trouve en effet dans un document en partie rongé, la plus ancienne charte originale que conservent les archives de Trigance, (DD 7), qui nous apprend qu'en 1355, la population, nobles et plébéiens, désignent des délégués chargés de procéder à la construction ou à la réparation de l'église paroissiale.

   «Sont ainsi nommés noble Guillaume Dauphin (ou Delphin) et, comme hommes du peuple : Jacques Cartier, Raymond Roux, Thomas Orjiac, Mitre Chauvet, Guillaume Pomet. Après avoir prêté serment entre les mains de Durand, vicaire, et s'être concertés, les délégués choisissent comme « operarii » noble Guillaume Dauphin, d'une part, Bertin Colomb et Jean Pomet, fils d'Albert Pomet, comme hommes du peuple, d'autre part. Ils leur donnent pouvoir de lever une taille spéciale à la fois sur les nobles et sur le peuple. L'accord est passé à Trigance, dans le cimetière, devant le portail de l'église (5).»

   Ce document semble prouver que Trigance - et sans doute la plupart des autres bourgs de la région à l’exception d’Aiguines - est encore, à l'époque, dépourvu d'un conseil communal (dit aussi conseil de communauté) permanent, élu et renouvelable chaque année, comme c'est pourtant le cas en Provence depuis la première partie du 14e Siècle. Comme on l’a vu, les premières délibérations communales conservées dans les archives de Trigance datent d'ailleurs de 1544.

   Jacques Giraud, né, comme on l'a vu, un peu avant 1620, compterait quelques frères et soeurs (Antoine, Claude, Jeanne, etc).

   Leur seigneur est alors François de Demandolx (fils ainé de Melchior de Demandolx - décédé en 1623 et inhumé dans l'église paroissiale - et de Diane de Villeneuve) qui semble avoir entretenu d'excellents rapports avec ses sujets puisqu'il siégeait au « bureau de Santé » institué en 1586 par le conseil communal.

   Quant à ce conseil  (qui assume seul l'administration communale), formé à l'origine des sept - puis des vingt - habitants du village «les plus capables» ou «les plus apparents» (c'est-à-dire les plus riches), il comprend alors trois consuls élus chaque année. Ainsi, en 1624, ils ont nom : Jean-Barthélémy Antelme, Jean-Antoine Rouvier et Nicolas Cartier. Après leur élection, conseillers et consuls prêtent serment à la maison commune devant les habitants rassemblés :

   «Et ce fait, nous, lieutenant du juge, sommes allés à l'église paroissiale avec lesdits consuls novellement ellus où, après avoir tous ensemble prié Dieu et invoqué le Saint-Esprit de voloir les iluminer en l'exercisse de leurs charges, avont fait assoir lesdits consuls en leur place accoutumée, en quoy personne n'a rien dit ny formé aucune opposition, de quoy les sieurs consuls sortants nous ont requis acte que leur avons concédé (6).»

   En 1626, la gabelle du vin appartient à Jean-Pierre Cartier. Et personne d'autre ne peut en vendre et en débiter, excepté trois jours avant et trois jours après la fête de Saint-Roch.

   Les premières années de la vie du jeune Jacques sont marquées par la terrible épidémie de peste qui s'abat encore une fois sur la Provence à partir de 1628 et contraint, l'année suivante, le Parlement d'Aix à se réfugier à Salon.

   «Dès que sont apparus les risques de contagion,  écrivent Jacques et Micheline Cru, la communauté de Trigance a pris ses dispositions : fermeture de toutes les entrées du village « hors le chemin de Saint-Roch, du moulin à la fontaine »; institution de gardes payés 4 sous par jour, « pour donner et recevoir les bilhettes des allans et venans ». Puis, afin d'assurer une surveillance permanente tant de la porte ainsi ménagée que des chemins barricadés, et d'interdire l'entrée aux étrangers, le conseil vote un impôt spécial. La responsabilité de ces gardes échoit à tour de rôle à des délégués désignés parmi les « plus aparans » : le seigneur François de Demandolx, les trois consuls, le curé, etc « à tous lesquels sera injoins... de bien et deuement garder en propres personnes, un jour pour chescuns, entrant une hure avant le jour et finissant une hure de nuit » et au besoin même davantage, faute de quoi quelqu'un prendra la place du manquant, au frais de celui-ci, sans compter une amende de 2 livres au profit des réparations de la chapelle Saint-Roch (7).»

   La peste s'étendant, la communauté prend des mesures plus sévères encore : on complète le « bureau de Santé » avec quatre notables pour assister les consuls, on décide que  ceux qui possèdent des «petits chiens non nécessaires les feront mourir si mieux n'ayment les tenir fermés à cause des putréfactions et vilainies que pourraint manger, qui pourroint par après donner de l'infection», on interdit aux habitants de sortir pour les travaux des champs sans un «bilhete» qui sera renouvelé toutes les 24 heures. Puis attendu que le plus sûr «moyen de se garantir de telles maladies, après avoir imploré la miséricorde de Dieu, c'est de coupper le chemin à toute fréquentation», les villageois reçoivent avis «de se tenir prêts pour abandonner le lieu et se retirer chescun de leurs bastides ou cabanes». Bref, de se disperser dans la campagne au cas où... Le conseil nomme d'ailleurs des personnes «aubligentes et zellées» qui pourvoieront aux besoins de ceux qui se réfugieront ainsi dans la proche campagne, en tenant compte exact des avances afin d'en exiger plus tard le remboursement, et donne pouvoir au bureau de Santé d'établir «une gaige pour la récompense de ceux qui vacqueront au bien du public».

   Jacques et Micheline Cru précisent : «La générosité ne s'étend pas toutefois au-delà du cercle de la communauté : le médecin de celle-ci, Pelassi, sera « arresté... pour tels temps » qu'il sera nécessaire, moyennant « des gaiges compétants et surtout le priver d'aller traiter ou pancer aulcun malade » des autres villages « afin d'éviter à tout danger ». Malgré tout, l'épidémie s'étend. Le conseil décide alors l'érection d'urgence d'une nouvelle chapelle dédiée à Saint-Roch, car, de l'avis des médecins, la plupart des remèdes sont sans efficacité « signe évident que Dieu veult vanger l'iniquitté des homes, puisqu'il supprime la verstu des médicaments ordinères et terriens, nous voullant par ce moyen, attirer à la pénitance et nous induire à réclamer à luy et aux mérites des saints bien heureux ». Les consuls feront construire en toute diligence « les arcades et absides », achèveront l'oeuvre avant de sortir de  charge. Les marguilliers de la chapelle veilleront « d'y tenir la main et fournir la some qu'il conviendra » (8).»

   Finalement, le fléau épargne Trigance (tandis qu'il dévaste Digne où il tue - en quatre mois - huit citadins sur dix !), mais la récolte de 1627 a été tellement déficitaire que, l'année suivante, il n'y a plus de blé à Trigance pour les semences et que le vicaire doit avancer l'argent nécessaire aux consuls pour en acheter à Castellane ou ailleurs. Les difficultés perdurent jusqu'en 1635. Francois de Demandolx, également mis à contribution, s'emploie à aider les villageois du mieux qu'il peut. Pour le remercier, il lui sera  d'ailleurs fait à diverses reprises un «présant honorable» par le village : en 1628, à l'occasion du mariage de sa fille ainée, Gabrielle; en 1635, un «trentenier de noverys» (brebis d'un an); en 1649, un présent de 500 livres.

   Bien avant, semble-t-il, tous les autres villages de la région, Trigance s'est doté d'une école dès 1627. Sa régence est confiée à François Coulomp qui promet d'apprendre aux enfants à lire et écrire «cellon son pouvoir» moyennant 9 écus de gages jusqu'à la Saint-Michel, plus une hermine (20 L.) de blé ou 2 sous par mois par enfant, «au choix des pères». Lui succède en 1629, l'abbé Roux, dont les exigences financières sont moins élevées : 8 écus de la communauté et une cartière (8 L. 42) de blé par maison, «réservé les plus nécessiteux», plus une cartière ou un sou par mois par enfant, et le logement dans la maison commune.

   Le jeune Jacques Giraud bénéficie sans doute de l'enseignement de François Coulomp, et peut-être aussi de celui de l'abbé Roux. Si à cette époque, les maitres se contentent généralement de donner quelques principes de langue française et de latin à leurs élèves ainsi que quelques rudiments d'arithmétique, force est de reconnaitre que le jeune garçon est gâté puisqu'il apprend à lire, à écrire et à compter, ainsi qu'en témoigne le fait qu'il sera plus tard nommé trésorier, puis greffier du Conseil communal et même consul.

   Mais, comme ses frères et soeurs, Jacques Giraud est aussi et surtout un sujet de Louis XIII et  donc contemporain de grands événements : le premier, c'est, à partir de 1629, la guerre que Richelieu mène contre l'Autriche et qui entraîne réquisitions de vivres et de transports muletiers; le second, c'est la destruction en 1632, sur ordre du roi, de la forteresse des Baux, dont les seigneurs, «race d'aiglons jamais vassale» comme disait le poète Frédéric Mistral, prétendent descendre tout droit du roi-mage Balthazar et arborent en toute simplicité sur leurs armoiries l'étoile de la nativité...

   Dès le XIe siècle, les seigneurs des Baux ont compté parmi les plus puissants féodaux du Midi avec plus de 70 villes et bourgs  sous leur dépendance et ils ont été à l'origine de nombreux conflits féodaux. Ainsi, entre 1145 et 1162, ils sont partis en guerre contre la Maison de Barcelone dont ils contestaient les droits sur la Provence et ils sont en révolte quasi permanente depuis le rattachement en 1483 de la Provence au royaume de France. Louis XIII se montre d'autant plus impitoyable que les Baux sont devenus sous la famille des Manville un foyer de protestantisme.

   L'opération royale préfigure celle qu'engagera plus tard Louis XIV contre les Camisards, et on doit en causer dans les chaumières provençales ! D'autant que les exploits du vicomte Raymond de Turenne, véritable brigand du Moyen Age, sont encore dans toutes les mémoires ainsi que ceux du vicomte François de Turenne dont la distraction favorite était, dit-on, de précipiter ses prisonniers du haut de son château et de rire aux larmes de leurs hésitations et de leur angoisse...

   En 1635, le maréchal de Vitry, gouverneur de la Provence, renforce le littoral cannois et prépare la contre-offensive contre les Espagnols. Chaque village reçoit l'ordre de lui fournir des hommes. Jacques Giraud est sans doute encore un peu trop jeune pour faire partie des cinq jeunes gens que Trigance désigne et qui partent aussitôt « portant une pale, une isade et un isadon », mais il est suffisamment grand pour être impressionné par la fureur du Jabron qui emporte à plusieurs reprises les deux ponts qui le franchissent et submerge les terres qui le bordent.

   En 1640, voulant se dégager de ses dettes avant le délai de huit ans fixé par un édit royal, le village sollicite et obtient de son seigneur l'autorisation de défricher les terres de Siounès et de Chagons : chaque famille, donc, logiquement, celle de Jacques aussi, reçoit la concession d'une faisse, à charge de payer annuellement, pendant huit ans, 32 sous, avec jouissance du glandage; l'abattage des chênes et autres arbres n'étant autorisé que «pour s'en servir à l'agriculture».

   Mais une dette est-elle à peine payée qu'une autre est contractée aussitôt...

   En 1642, pour sa première nomination au poste de trésorier du conseil communal, Jacques est à la peine avec une caisse vide. D'entrée de jeu il est donc voté une première taille d'un écu 1/4 par feux puis d'une deuxième de trois écus et quatre sous «exigible tout présentement vu que le trésorier n'a plus de fonds». Il est également procédé à la désignation d'un «individu dit de la Veine comme soldat de milice (en cas que ne se présente aucun qui veuille aller volontairement) afin d'obéir aux ordres reçus, d'un autre individu lequel sera pourvu de mousquet, munitions et autres armes et se tiendra prêt à partir au premier appel conformément aux ordres du gouverneur.» En cours d'année, Jacques Giraud se rendra d'ailleurs à Saint-Tropez pour y porter l'argent du milicien (1 écu et 30 sous). Il est encore voté une taille d'un écu et 4 sous par lieu «attendu les charges extraordinaires qui se présentent» : la nomination de N. Rouvier, prêtre, comme percaturier  (aux conditions ordinaires avec obligation de dire la messe) et celle de N. Chauvet de Castellane, comme chirurgien «à charge de venir tous les mercredis jusqu'au jeudi aux conditions ordinaires plus 6 sous par jour quand il sera requis» et puis les réparations, sur sommation du seigneur, du chemin de Draguignan «grandement endommagé à la suite des débordements du Jabron». Mais ce n'est pas tout : il faut aussi acheter de la poudre pour fêter l'arrivée de Monsieur et Madame d'Estelle et héberger durant six jours des soldats de la compagnie du prince de Monaco.

   Bref, la vie de village. Dure et répétitive.

   En 1646, le village doit de nouveau loger pendant dix-huit jours une compagnie de cavalerie du régiment de Créqui. Contraint de verser 57,5 sous par jour à chacun des cavaliers malgré «la grande nécessité et pauvreté» des habitants et la rareté du fourrage qu'il faut aller chercher au loin «à grand coût et frais», le Conseil se trouve obligé d'emprunter. Les dépenses s'élèvent en effet à 893 livres. Onze ans plus tard, le conseil de Trigance devra contracter un nouvel emprunt afin de subvenir aux dépenses de trois compagnies du régiment de Guiri, et encore un autre pour payer les frais du logement de deux compagnies du régiment de Navarre. Sans compter les dépenses qu'occasionnent la construction du pont sur l'Artuby (sur le chemin muletier Trigance-Draguignan) et celle du pont de Carejuan qui enjambe le Verdon et relie Trigance à l'axe Moustiers-Castellane.

   Aux intempéries s'ajoutent les méfaits de la fureur des hommes. En 1649, en compagnie de Jean Loye, un autre villageois, Jacques Giraud reçoit la mission du conseil municipal de désigner chaque soir les hommes de garde chargés de veiller - sous peine d'une amende de 20 sous pour ceux qui refuseront  - à la sécurité du château où François Demandolx a accepté que «tous ses subjects et bagage» viennent se refugier la nuit pendant le conflit qui oppose le comte d'Alais, gouverneur de la Provence, et le Parlement d'Aix.

   C'est d'ailleurs à cette date - et peut-être dans la fièvre de cette migration vespérale de la population vers la demeure seigneuriale - que s'est nouée l'idylle  ou concrétisée l'union entre Jacques et Anne Cartier...

   Les archives prouvent, en tout cas, que Jacques Giraud participe de près et à tous le niveaux à la vie de son village au cours de la décennie suivante. Qu'on en juge :

. En 1650, il est désigné pour faire les billets nécessaires aux péages exigés dans le territoire de la commune. Pour ce travail, il reçoit des gages de 24 sous par mois (BB5, fo 2)

. En 1651, il proteste, de concert avec Jean Rouvier et d'autres, contre le refus des consuls (Jacques Antelme, avocat, Jean Latil et Barthelemi Lambert) d'adhérer aux réquisitions, de réunir le Conseil dans la maison commune et non dans un cabaret où tous les habitants et les étrangers entrent et trafiquent, et, enfin, de rendre compte des emprunts contractés en argent et en blé (BB5, fo 12)

. En 1655, il est nommé greffier aux gages ordinaires (BB5, fo 57).

. En 1657, il est élu deuxième consul, aux gages de 26 écus et 28 sous, dans le nouveau Conseil communal qui comprend également Paulet Honorat et Jean Cartier (BB5, fo 68 vo).

. En 1658, il se rend à Aix avec Paulet Honorat pour défendre la commune lors d'un procès intenté par un villageois, Honoré Antelme (CC, fo 194 vo).

. En 1663, les archives concernant le cadastre attribuent à Jacques Giraud la terre en Bigaud (ou Rigaud) (CC5, fo 99)

. En 1669, enfin, il est de nouveau nommé greffier (BB6, fo 41 vo)

   Toutes ces activités témoignent d'une réelle activité citoyenne - comme on dirait aujourd'hui - d'un certain caractère et d'une moralité reconnue par tous.

   Qu'en est-il sur le plan familial ?

   Selon le registre paroissial, le couple Jacques Giraud/Anne Cartier a (au moins) cinq enfants : Marguerite (baptisée le 16.7.1650), Melchior (baptisé le 21.2.1654), François (baptisé le 9.5.1660), Catherine (baptisée le 17.6.1664),  Pierre (baptisé le 25.9.1665) et Louis (baptisé le 22.11.1666).

 

Pierre Giraud (1665- ?)

   C'est le troisième fils, Pierre, qui nous intéresse. Son parrain est Pierre Cartier et sa marraine, Jeannette Girel, la femme de ce dernier. Il est précisé : «tous de ce lieu. Par moy, Soyette curé».

   Quelle est donc l'existence de la famille Giraud ?

   Guère brillante à l'évidence car, malgré l'incontestable essor de Trigance (de 1540 à 1698, le nombre de ses maisons passera de 80 à 194), le village connait bien des peines et des malheurs, voire tout simplement la misère, ainsi qu'en témoigne en 1651, juste après la naissance de Marguerite, le vote par le conseil communal d'un nouvel emprunt de 800 livres, en raison de la «grande pauvreté» du lieu et des «urgentes affaires que journellement se présentent», puis d'un emprunt de 80 charges (128 hl) de blé, orge ou «mescle» pour secourir les nécessiteux qui sont nombreux. Le Conseil demande en même temps au consul ancien, recteur des pauvres, et au recteur des confréries, d'employer en aumônes les fonds qu'ils ont en caisse, vu l'excessive «misère et pauvreté» des habitants.

   «Malgré les nouveaux défrichements, écrivent Jacques et Micheline Cru, le blé manque souvent, le gel ou la sécheresse ayant amenuisé la récolte. La menace quasi permanente de disette contraint à l'exode saisonnier une partie de la population, relativement trop nombreuse; chaque hiver, les paysans doivent aller en masse chercher de l'embauche et du pain dans les campagnes de la Basse-Provence

   La nouvelle Fronde provençale, qui met aux prises Canivets (royalistes) et Sabreurs (rebelles), n'arrange rien.

   Ni, en octobre 1653, la mort simultanée de François de Demandolx et de son épouse, Anne de Simiane, car le nouveau seigneur, Claude, 41 ans, ne semble pas avoir la largeur d'esprit de son père et de son grand-père. Très vite, il est en procès avec le village. Un procès dont on ne connaît ni les tenants ni les aboutissants, mais qui s'éternise, et qu'aggrave une vilaine affaire : en 1658, le Conseil doit emprunter 200 charges (320 hl) de blé pour les besoins de la population; Claude s'engage à les lui fournir au prix ayant cours le 8 juin suivant, le «port déduit». Or, selon les documents, bien que le prix de la charge, enregistré au greffe de Draguignan, soit de 11 livres, le seigneur prétend s'en faire payer 13 !

   C'est dans cette ambiance de chicanerie et de sentiment d'injustice - qui traduit un début de rupture du lien féodal - que grandit le jeune Pierre Giraud, né, en outre, quelques mois après l'entrée en force du roi Louis XIV à Marseille.

   Période de disette également. En 1666, le conseil de Trigance doit emprunter à Claude de Demandolx 20 charges de grains, la communauté n'en possédant pas suffisamment pour satisfaire non seulement les demandes des isartiers (travailleurs) mais encore les ménagers (propriétaires exploitants). Il n'en distribue, contre caution, qu'à ceux qui ont remboursé les prêts précédents, et les refuse à ceux qui, au lieu d'aller gagner leur vie sous un ciel plus clément, passent l'hiver au village «sous preteste et espérance qu'on leur fournira du blé».

   En 1669, les paroissiens de Trigance sollicitent l'autorisation de l'évêque de Riez, leur diocèse, d'agrandir leur église. Deux ans plus tard, le Conseil fait venir en catastrophe les médecins Bourret et Fabre pour essayer d'enrayer une terrible épidémie qui, malgré leurs soins et les prières publiques pour attirer la miséricorde de Dieu «le souverain médecin», coûte la vie à 54 habitants sur les 899 recensés en 1765.

   Les travaux d'agrandissement de l'église ne commencent qu'en 1672.

   S'il est difficile de deviner l'incidence d'événements nationaux tels que la politique centralisatrice du roi-soleil sur l'existence du jeune Pierre et celle de ses semblables, en revanche, ces existences subissent le contre coup d'accidents d'autant plus bouleversants qu'ils affectent le système hiérarchique local dans lequel les hommes de cette époque s'inscrivent obligatoirement.

   En 1680, lorsque Pierre à seize ans, Claude de Demandolz meurt sans postérité et, le 5 juillet, comme son grand père et son père, il est inhumé dans l'église paroissiale. Son décès devait être attendu depuis quelque temps - et peut-être avec quelque impatience de la part de la population -  car son frère Barthélémy, qui a quitté l'Ordre de Malte, se marie dix jours seulement après l'enterrement avec Marguerite Delphine de Vento et devient seigneur de Trigance et d'Estelle à l'âge de 49 ans. C'est un certain Pierre Cartier, curé de la paroisse, qui bénit le mariage dans la chapelle du château, avec la permission de l'évêque de Riez.

   En janvier 1688, brusquement, Barthelemy meurt à 57 ans, laissant pour toute héritière une fille, Anne-Marie. Avec lui, comme on l’a vu, disparaît donc le dernier Demandolx, seigneur de Trigance.

   Comment les habitants réagissent-ils devant les coups durs qui tombent sur eux en avalanche ? Où puisent-ils la force de faire front ?

   «Les paysans des montagnes, écrivent Jacques et Micheline Cru, ne disposent d'autre moyen de formation que l'église et les cérémonies liturgiques. Amorcé au siècle précédent, le renouveau religieux, après le sanglant intermède des guerres de religion, s'amplifie malgré le bas niveau spirituel et l'inculture du clergé (9).»

   En 1689, les habitants de Trigance - qui, en 1629 déjà, accusaient leur prêtre de manquer de zèle et, en 1667, intentaient un procès au prieur parce qu'il laissait l'église dans un délabrement tel qu'on pouvait à peine y dire la messe - envoient Jean Ingignac, leur deuxième consul, se plaindre à l'évêque de Riez de l'absence d'un prédicateur de carême, le prébendé n'en prenant nul souci bien que «le nombre de personnes de communion ait fort augmenté depuis quelque temps».

   Détail significatif : Trigance compte alors sept confréries ayant pour dénomination : Corpus Christi, Notre-Dame, Saint-Michel, Saint-Antoine, Saint-Esprit, Saint-Roch et, depuis 1651, la confrérie des pénitents blancs. Mais il est vrai aussi que cette piété n'empêche pas les réjouissances auxquelles donne lieu la fête de Saint-Roch qui doit être assez animée puisqu'en 1634, le Conseil a nommé un capitaine «pour éviter les débats et querelles».

   A Trigance comme dans les autres villages de Provence, les fêtes sentent toujours un peu la poudre...

   En 1690, à cause des dégâts qu'elles causent aux forêts (qui doivent fournir du bois pour les galères royales), une ordonnance royale interdit l'élevage des chèvres, mais elle n'est guère suivie, car, à Trigance, qui n'a ni vignes ni oliviers, le lait de chèvres est un aliment indispensable. «Nourriture des habitants, unique nourriture», précisent les enquêteurs impressionnés par la pauvreté de la population. Et à ceux qui proposent de substituer les moutons aux chèvres, ils rappellent l'absence d'eau...

 

   La guerre de succession d'Espagne n'en finit pas de rebondir  et l'intendant Le Bret organise la défense de la Haute-Provence dont les communautés, pressurées financièrement, subissent les méfaits des soldats qu'elles sont contraintes de loger. A Trigance, en 1691, séjournent les dragons de Catinat qui commettent des violences allant jusqu'à battre des habitants et à briser du mobilier. Un jour, trois d'entre eux, les dragons Laverdure, Sans-Souci et Saint-Amour provoquent une bagarre au quartier de la Maitre et blessent à coups de sabres Jean Lions, l'un des consuls du lieu. Le Conseil délègue alors Honoré Hauteville, lieutenant de juge, et Honoré Perraimond, auprès du lieutenant des armées du Roi de Langalerie, pour faire le compte rendu de ces excès. Lequel Langalerie fait aussitôt arrêter ses dragons et les traduit en justice.

   A ces malheurs provoqués par les hommes, s'ajoutent les catastrophes climatiques : en 1692, le Jabron en crue disloque le pont principal et, en 1695, la neige tombe en telle abondance que les villages en sont comme asphyxiés. Les habitants se mobilisent pour déblayer les chemins et aller chercher du bois. La disette frappe de nouveau.

   En 1692, pour renflouer ses finances, Louis XIV a créé un office de maire vendu au plus offrant. En 1694, la communauté de Trigance a délégué Jean Ingignac à Marseille pour l'acquérir aux meilleures conditions. Le vicaire du lieu et un certain Pierre André ont prêté, respectivement, 780 et 400 livres pour acheter les offices de trésorier royal et de maire.

   C'est vers cette époque que Pierre Giraud épouse Catherine Maisselle «du lieu de Taloire, diocèze de Senez». 

 

Joseph Giraud ( ?-1751)

   Le couple Pierre Giraud/Catherine Maisselle a (au moins) un fils : Joseph dont on ignore la date de naissance, mais dont on sait que la jeunesse est marquée - comme celle de ses ancêtres - par la disette et la peur des loups qui sont devenus si nombreux qu'ils ne constituent plus seulement une menace pour le bétail «gros et menu». En 1694, en même temps qu'il délivre le «candou» (brevet) de chirurgien à Honoré Hugues Argentery, le Conseil promet d'ailleurs une prime d'un écu par animal tué et, deux ans après, charge Pierre Cauvin, le maréchal-ferrant, de déposer des viandes empoisonnées aux «postes les plus convenables».

   En 1702, l'office de maire revient à l'un des consuls et en 1703, pour soulager les déshérités, le conseil obtient de Marguerite-Delphine de Vento, la veuve de Barthelémy de Demandolx, l'autorisation de défricher toutes les terres possibles dans le défens de Siounès. Aussi, décide-t-il, lorsque l'année suivante, la jeune Anne-Marie de Demandolx épouse, à 18 ans, Cosme Maximilien de Valbelle, de lui «faire un présent convenable heu esgard à la faculté des personnes et à la pauvreté de la communauté».

   La jeune fille fait un beau mariage : son époux, comte de Sainte-Tulle, est issu d'une famille riche et puissante qui a illustré l'histoire de la Provence et qui est alors à son apogée. Le village espère sans doute profiter de cette situation.

   Joseph Giraud doit être dans sa quinzième année quand, en 1705, nait Marguerite-Delphine de Valbelle qui est baptisée à Trigance. Deux ans plus tard, en juillet 1707, lors du siège de Toulon par les troupes du duc de Savoie, il est en âge d'être mobilisé pour assurer la défense du village, dont le conseil demande qu'on laisse leurs armes aux habitants «pour se garder et tenir cours de garde». Il est possible qu'il ait participé aux embuscades contre l'envahisseur dans les passages difficiles de l'Esterel et du Var, ou qu'il ait fait partie du lot de vingt jeunes gens que Trigance envoie en 1708 aux fortifications du Var. Un peu plus tard, Joseph, dont on ne connait que l'année de sa mort (1751), est «travailleur», c'est-à-dire journalier. En tant que tel, on peut penser qu'il est directement concerné - pour en souffrir personnellement au cours de ses travaux dans les champs - par le fameux hiver de 1709.

   Oliviers, vignes et amandiers, tout gèle.

   Du jamais vu !

   «La vie quotidienne, écrivent Jacques et Micheline Cru,  s'écoule ainsi au rythme des saisons et des célébrations religieuses, uniforme, sans ouverture. Le moindre fait prend les proportions d'un événement, le moindre grief devient prétexte à chicane. Un pays divisé par la nature en une série de compartiments fermés, avec de rares ponts pour franchir les torrents, des chemins inexistants ou en mauvais état, prédispose d'ailleurs aux rivalités, au patriotisme de clocher

   De village à village, on se traite de «mangeurs de glands» ou de «ventres noirs» !

   Les contemporains de Joseph Giraud ont nom : Pierre Cauvin, le maréchal-ferrant, Jacques Auteville, Jean Loye, Honoré Dauteville, Alexis Lambert, etc. Tous doivent vibrer aux nouvelles du temps pleines d'histoires de faiseurs d'or et notamment des exploits de Jean Troin, alias De l'Isle, qui fait l'objet d'une condamnation à mort par contumace pour crime de faux-monnayage. Jeune, séduisant, cet ancien forgeron-armurier serrurier (qui, dit-il, tient son art de fabriquer de l'or à partir du plomb et du fer, d'un Italien nommé Denis), hante la région, trouvant refuge chez certains châtelains et particulièrement celui de La Palud dont, raconte-t-on à voix basse, il a séduit la fille. Arrêté le 4 avril 1711, après une série d'aventures rocambolesques qui font rêver le petit peuple auquel Joseph appartient, il est enfermé à la Bastille où il meurt quelque temps plus tard.

   Comme tous les villageois, Joseph continue de souffrir d’une disette endémique qui n’est pas seulement due aux rigueurs climatiques : les trafiquants de blé en profitant pour se livrer à des opérations fructueuses, les consuls de Trigance doivent trouver d’urgence 100 charges (160 hl) de « mitadier » pour la subsistance de la collectivité, tous les grains ayant été enlevés par des négociants étrangers. Mais pour cela il faut de l’argent et en 1712, le conseil charge un certain Vigne, secrétaire de Cosme-Maximilien de Valbelle, de recouvrer 50 livres prêtées cinq ans plus tôt au procureur du Pays, et toute somme due à la communauté pour fournitures et contributions de guerre.

   En 1714, un an après le traité d'Utrecht qui rattache la vallée de Barcelonnette à la France (Barcelonnette est à  cent kilomètres à vol d'oiseau de Trigance), Joseph Giraud épouse  Marguerite Girmond. Il est précisé :

   «Le mariage a été canoniquement célébré dans cette église paroissiale après avoir été publié trois diverses fois des villes paroisses ainsi qu'il a été attesté par le président Goimard, de Barthelemy Preire, tisseur à toiles, Jean Dol, Honoré Rouvier, Antoine Troin et des plus proches parents de toutes parties qui ont eu a escrire. Fait par moy, Vicaire Cartier.»

   Lorsqu'en 1719, les rumeurs selon lesquelles la peste sévit à Marseille parviennent à Trigance, le conseil municipal établit des gardes «aux advenues». Joseph, comme chaque habitant mâle, a obligation de participer à ce service de surveillance sous peine d'amende de dix sous chaque fois qu'il «sera trouvé en faute». Les consuls achètent 3 livres de poudre et plomb pour les sentinelles et font célébrer une neuvaine de messes à la chapelle Saint-Roch «pour obtenir de Dieu par l'intercession de ce saint, la délivrance de ce fléau». Quand le fléau recule, ayant à peu près épargné la Haute-Provence, afin de permettre aux habitants de poursuivre leurs activités, le Conseil institue par l'intermédiaire du « bureau de Santé » et avec le concours de la chateleine Anne-Marie de Demandolx, promue «comtesse commandante», des «capitaines» qui ont pour mission d'assurer le service de surveillance et dont la rétribution est en partie assurée par une contribution spéciale que versent ceux qui ne veulent pas monter la garde.

   Puis la vie reprend un cours plus normal... avec son alternance de chasse au loup et d'imposition exceptionnelle pour couvrir la dépense des battues (1723) ou des disettes (1728), mais aussi de réjouissances, par exemple lorsque nait, en 1731, Marguerite Delphine Alphonsine de Valbelle qui est baptisée le 18 septembre à Trigance, avec pour parrain l'«illustre seigneur» Joseph Alphonse de Valbelle, évèque de Saint-Omer.

   Le couple Joseph Giraud/Marguerite Girmond a une fille (Magdeleine) puis deux fils : Antoine et Jean.

 

Jean Giraud (1733- ?)

 

   Né le 17 avril 1733, Jean Giraud (qui a pour parrain Jean Martin, maréchal-ferrant, et, pour marraine, Jeanne Pellissier) a, pour maitre d'école, un ecclésiastique du nom d'Antoine André. L'enfant a 7 ans lorsqu'il assiste à l'inhumation de la veuve de Barthélémy de Demandolx (morte à 80 ans) dans le tombeau des seigneurs de Trigance en présence d'«une multitude de peuple». Puis, à peine deux mois plus tard, à l'enterrement de sa fille, Anne-Marie de Demandolx, dans le cimetière de la paroisse « suivant sa disposition ».

   Décidément fertile en malheurs de toutes sortes, cette même année 1740 voit les pluies emporter une nouvelle fois les deux ponts sur le Jabron et recouvrir de graviers les terres labourables. C'est une catastrophe pour Trigance, qui a seulement les moyens de reconstruire le pont de Sautet.

   Jean Giraud a 13 ans lors de l'invasion de la Provence Orientale par les Austro-Piémontais qui investissent Trigance et occupent son château, obligeant les habitants à leur obéir «sous peine des plus rigoureux traitements», et 22 ans, lorsque Pierre Rouvier, deuxième consul et chirurgien, réussit à obtenir de la viguerie de Draguignan le remboursement de la dépense qui va rendre possible la reconstruction du pont principal. Reconstruction d'autant plus urgente que la plus grande partie des biens du village, même le moulin, se trouvent sur l'autre rive. A la suite des orages qui se sont succédé depuis 1740, la communauté est dans un triste état. Et Jean n'est certainement pas le mieux loti puisqu'il est «travailleur» comme son père et qu'il ne sait ni lire ni écrire. Il épouse en première noce Marie-Anne Rouvier puis, devenu veuf, se remarie, le 16 février 1756, avec Catherine Pelissier, 24 ans, fille de François («travailleur» lui aussi) et de feue Marguerite Dol. Il est précisé que tous sont de la paroisse de Trigance (qui compte, en 1765, 899 habitants et 189 maisons).

   Comme tous les habitants, les nouveaux mariés vont connaître difficultés et angoisse...

   En 1762, le Conseil réclame à l'intendant de Provence et aux procureurs du pays une modération de la «capitation» (imposition) des habitants, qui sont extrêmement «capités» bien que dans «une grande misère». Jean-Baptiste Cartier, bourgeois du village, reçoit d'ailleurs ordre de dresser la liste des habitants qui ont émigré, avec indication de leur cote cadastrale et de leur nouveau domicile, et il rédige un descriptif de la «dégradation» du territoire. Dans les années qui suivent, le Conseil donnera pouvoir à Jacques Alphand, premier consul, et à Antoine André, lieutenant de juge «d'arrêter tous les blés qui se trouvent dans le lieu (car) la plus grande partie du peuple est... à la fain». Erosion, orages, chenilles, gel et sécheresse accumulent leurs méfaits sur «le petit fief aride et miséreux », selon l’expression de Jacques et Micheline Cru  (11).

   Mais ce n'est pas tout !

   Les bêtes sauvages causant «des grands ravages», en 1764, le Conseil obtient du Parlement l'autorisation de faire «la grande chasse» quatre fois par an et pendant quatre jours, et il fait acheter l'année suivante deux livres de «noix vomica» pour empoisonner les loups. Las ! en 1769, une louve enragée blesse cinq hommes et plusieurs mulets. Le Conseil organise une battue générale afin de la tuer et d'éloigner loups et sangliers du territoire. Mais les procureurs du Pays envoient aussitôt leurs instructions : faire venir Darluc «médecin très habile en pareille maladie» (la rage), suivre ses ordonnances, la Province s'engageant à rembourser les frais du voyage et des «secours aux malades», faire sévèrement garder - sous la responsabilité personnelle des consuls - les mulets mordus, et les abattre au moindre signe de rage. Les habitants exécutent en tout point ces ordres; Darluc arrive et reste plusieurs jours; les consuls visitent quotidiennement les malades afin de «les faire attacher et faire garder»; les chirurgiens font des pansements.

   Moyennant quoi, les mulets sont finalement abattus et les malades meurent...

   A quoi s'ajoutent toute une série de dépenses qui ruinent le village : indemnités aux consuls, aux chirurgiens, aux chasseurs, «à ceux qui ont brûlé les effets et les hardes des pauvres misérables qui ont péri de la rage», à ceux «qui ont enterré les mulets abattus», sans oublier les secours aux particuliers réduits à la pauvreté parce qu'ils ont perdu leurs mulets et à ceux qui ont perdu leurs parents.

   Drame aux multiples retombées et qui laissera donc des traces dans toutes les mémoires...

 

Joseph-Pierre Giraud (1772-1848)

   Le fils ainé du couple Jean Giraud/Catherine Pelissier, Joseph-Pierre, né le 17 mars 1772 (et baptisé le lendemain), grandit dans cette atmosphère de «grandes chasses» aux bêtes qui ravagent les troupeaux et de destructions de toutes sortes. Le Conseil prévient d'ailleurs l'intendant de Provence qu'à cause de la «dégradation totale» du lieu par les orages et la mortalité des arbres fruitiers, les habitants qui restent «seront obligés de déguerpir à leur tour si la province ne les aide pas» !

   Depuis 1760, le maitre d'école élu par le conseil est un prêtre, Jean-Baptiste Preire, à qui les consuls ont demandé «de faire son possible pour tâcher que la jeunesse profite mieux de l'avenir qu'ils n'ont fait du passé, et que lorsque la maison de ville sera occupée, il doit tâcher d'avoir une autre chambre afin que la jeunesse ne perde pas de tems». Le jeune Joseph-Pierre n'en apprend pas à lire et à écrire pour autant... Il est vrai que la qualité de l'enseignement dispensé n'est pas seule en cause : la hantise du pain quotidien amenant les parents à faire travailler leurs enfants dès qu'ils sont en âge de le faire...

   En ces années qui précèdent la Révolution, la vie de Trigance est marquée - outre la disette - par trois événements principaux : en 1774, l'établissement par le Conseil d'un nouveau règlement pour éviter les désordres encore fréquents dans les réunions et pour obliger les administrateurs communaux à y participer. Désormais, seuls les chefs de famille «allivrés» avec 50 écus au moins, ont voix délibératrice au Conseil, et tout autre particulier est tenu de sortir sur simple injonction du juge. On élit 12 officiers municipaux qui sont : 3 consuls, dont 1 au moins «sçaura écrire son nom», 2 auditeurs des comptes, 3 estimateurs et 4 conseillers. L'élection a lieu le 27 décembre 1774, après la grand-messe. Les consuls en exercice nomment 2 intendants de police, le prieur et la prieuresse de la confrérie du Saint-Esprit, 2 dames pour «l'oeuvre pie» (l'hôpital) et les marguilliers de la paroisse. Les 12 officiers municipaux peuvent délibérer sur toutes les affaires de la communauté, les absents étant remplacés par d'anciens conseillers et, au besoin, des personnes désignées par les consuls. Le règlement précise encore que le premier consul doit être «allivré» au moins de 150 écus cadastraux, le deuxième de 100 et le troisième de 70.

   On l'a compris, les affaires publiques sont confiées aux principaux possédants. La bourgeoisie s'installe aux commandes. Et elle le fait avec l'agrément du seigneur, la marquise Marguerite Delphine de Valbelle, et du Parlement. Cette emprise des plus riches entraîne parfois des contestations. Ainsi, en 1789, Antoine Artaud apostrophera le premier consul, lui reprochant «qu'il faisait, tout seul» et le traitant de «viedail» !

   Autres événements : en 1776, Trigance se dote d'une horloge posée dans le clocheton construit au-dessus de la maison du Saint-Sacrement et, le 1er décembre 1777, un édit royal interdit de couper les arbres. Ce qui n'arrange pas les affaires de la population qui, en 1763, avait obtenu l'autorisation des Eaux et Forêts d'en couper «pour cuire» la chaux nécessaire à la construction.

   Joseph-Pierre Giraud se marie le 11 Frimaire An V (11 février 1797) avec  Marie-Magdeleine  Lions, de cinq ans sa cadette et originaire de Rougon. Il décède à Trigance le 30 octobre 1848. Sur le plan politique, il est d'une génération qui en a vu et entendu. Il est certain qu'il en a fait aussi quelque peu...

   En effet, au moment où a éclaté la Révolution, son père, Jean Giraud, avait 56 ans  et lui-même, Joseph-Pierre, 17. Ont-ils participé à la mise à sac du château avec les autres habitants de Trigance ? Compte-tenu de leur rang social (tous deux sont des journaliers analphabètes), c'est à peu près certain. Si, contrairement à ce qui s'est passé ailleurs, et notamment à La Palud, les relations entre seigneurs et habitants ont (sauf à de rares exceptions) toujours été bonnes, l'assaut du château de Trigance a été facilité par le fait qu'il est inhabité depuis que la petite-fille de Barthélémy a épousé le marquis Antoine Henri de Castellane, seigneur de Majastres, et que les terres sont, depuis presque un demi-siècle, administrées par des fermiers généraux qui cristallisent la haine des paysans.

   L'état de misère a balayé les derniers scrupules des émeutiers... si tant est qu'ils en aient éprouvé !

   Il est probable également que Jean et son fils ont profité matériellement de la Révolution en s'octroyant d'autorité une partie des terres seigneuriales, puisque Joseph-Pierre figure quelques années plus tard comme «cultivateur» lors de la naissance de son premier enfant, le 24 Frimaire An VI (24 novembre 1798). Il a alors 26 ans.

 

Honoré Giraud (1822-1904)

   Le couple Joseph-Pierre Giraud/Marie-Magdeleine Lyons a huit enfants (trois garçons, cinq filles) dont le dernier, Honoré, nait à Trigance, le 13 août 1822 à sept heures du soir. Cette fois, son père figure sur le registre d'état civil non plus comme «cultivateur» mais comme «ménager» ce qui signifie qu'il possède une exploitation de 5 à 15 hectares. Il s'agit donc indéniablement d'une  ascension sociale.

   Le registre municipal indique que le premier témoin de la naissance d'Honoré est Pierre Caire, instituteur primaire. Le deuxième, Pascal Rouvier, est également «ménager». On peut lire ce qui suit :

   «(le père ne signe pas) Signé avec nous non le dit Giraud père. Louis Collomp adjoint à la mairie de cette commune de Trigance

   Huitième enfant d'un  illettré  déjà âgé pour l'époque (50 ans), dernier d’une fratrie nombreuse et natif, en outre, d'un petit village isolé et pauvre, quel est l'avenir du jeune Honoré ? Sa chance est sans doute d'avoir pour mentor l'instituteur Caire, mais aussi et surtout d'être le contemporain d'un certain nombre d'événements propres à éveiller la curiosité d'un enfant doué et à le sortir de l'inévitable répétition villageoise.

   Il nait dans un pays qui reprend son souffle après l'équipée napoléonienne. La monarchie restaurée bénéficie encore du très large assentiment des Provençaux et toutes les fortes têtes de la cause libérale, l'«éloquent» Jacques-Antoine Manuel de Barcelonnette, Louise Michel de Pourrières, Adolphe Thiers et Auguste Mignet d'Aix sont contraints de s'exiler à Paris ou ailleurs pour jouer le rôle que l'on sait.

   «Le pays peut paraitre unanime, écrit Maurice Agulhon. Au sommet de l'échelle sociale, tous ses députés sont de fidèles royalistes, ultras ou ministériels, mais jamais à gauche; au bas de l'échelle, les foules urbaines et rurales s'assemblent en toute occasion, pour saluer les fêtes de la famille royale, acclamer la duchesse d'Angoulème, accueillir la jeune duchesse de Berry, etc... C'est l'époque des cérémonies unanimistes et ferventes, des grandes processions dans ces rues sales et étroites des villes que viennent transfigurer pour l'occasion les draps tendus des fenêtres et les arceaux de branchages naturels. Alors la cité provençale, pavoisée en vert et blanc, retrouve dans ces parures coutumières les couleurs de l'ultra-royalisme. «Toujours en France les Bourbons et la foi», chante-t-on volontiers dans tous ces rassemblements. Car la religion catholique, qui vient toujours colorer et sanctionner ces unanimités, en est souvent elle-même l'occasion principale (12).»

  Bref, en Provence comme partout en France, le régime de Louis XVIII et de Charles X est «laborieux et réparateur».

   Autour de 1829 naissent les premiers journaux appelés à durer : Le Sémaphore à Marseille, l'Aviso à Toulon. Et puis, à partir de la Révolution de 1830, La Gazette du Midi et Le peuple souverain.

   Honoré à 8 ans en 1830, année riche en événements qui voit entre autre : la création de l'arsenal de Toulon, l'expédition d'Alger et l'arrivée de la machine à vapeur. Il a 15 ans, en 1835, quand l'épidémie de  choléra s'abat sur la région y causant des ravages qui s'ajoutent aux effets du raidissement de la politique royale. L'essor du syndicalisme vers 1840 intéresse nécessairement le jeune homme, car les gens dont on parle alors dans la région ne sont autres que : Agricol Perdiguier, compagnon-menuisier du Devoir de Liberté sous le nom d'Avignonnais-la-Vertu qui lance avec ses Chansons et son Livre du Compagnonnage, un «double appel à la conciliation et à la modernisation» (Agulhon), la socialiste et féministe Flora Tristan, mais aussi Lamartine qui honore l'Athénée-ouvrier de Marseille de sa présence.

   Tout cela doit conforter les sentiments républicains du jeune Honoré. Voire quelques élans révolutionnaires.

   Depuis 1835, qui voit s'achever sept ou huit années de marasme économique aux causes aussi bien générales que locales, l'époque est au mouvement et la Provence connait elle aussi un essor industriel sans précédent. Or l'industrie nouvelle a besoin de combustibles.

   «Partout on cherche la lignite, la houille, les minerais et l'on exploite les moindres gisements dans les villages les plus reculés», précise Agulhon. 

   La Provence n'a jamais été aussi peuplée. Les quatre départements qui totalisaient 826.880 habitants au recensement de 1801, en comprendront 1.135.891 en 1851.

   Trigance compte alors près de mille habitants, mais il ne possède pas de carrière ni de mine et offre donc peu de chances de réussite aux entreprenants; or Honoré est, manifestement, de ceux-là. A Trigance comme dans la plupart des petites communes provençales on démolit les remparts, mais on ne peut guère aller au-delà... Tandis qu'à Marseille on construit le Prado, le boulevard Longchamp, le Boulevard National; et à Draguignan, les allées d'Azémar, etc.

   Bref, rester ici, c'est se condamner à voir passer son époque sans y participer !

   Honoré va-t-il émigrer à Marseille ou à Toulon ? Non. Il décide de «monter» à Paris. L'amélioration des transports rend la chose parfaitement réalisable : voilà quelque temps que l'ère des bacs a cédé définitivement la place à l'ère des ponts...

   Pourquoi Paris ? Sans doute parce que pour un jeune républicain, provincial et ambitieux, Paris c'est la «Ville lumière», c'est la «Cité du Progrès», c'est le cerveau de la France, donc le cerveau de l'univers, s'il faut en croire Henri Rochefort qui écrira, le 12 mars 1871, dans le Mot d'Ordre :

   «Le peuple de Paris est le plus éclairé de tous les peuples; il a la conscience de sa valeur morale, sachant que, lorsqu'il parle, le monde se réveille pour l'écouter et, lorsqu'il marche, le monde s'ébranle pour le suivre

   Mais, plus concrètement, Honoré choisit Paris parce que l'un de ses frères, Joseph, âgé d'une trentaine d'années, s'y trouve déjà et lui a trouvé un emploi de commis.

 

Paris

   Un matin de l'année 1842 ou 43, à l'âge de vingt ans, Honoré quitte donc sa famille (qui habitait alors dans une maison d'aspect assez triste sise entre la rue du Four et la rue de la Bote, dans la montée de la Calade) et prend la diligence pour la capitale. Il voyage «en port dû» (expression ancienne pour indiquer que l'on paye seulement à l'arrivée). Ce qui signifie dans le cas d'Honoré que quelqu'un, sans doute son futur employeur, s'est engagé à payer pour lui.

   Où sert-il comme commis dans la capitale ? On l'ignore précisément. Sans doute dans le XVe arrondissement. Mais ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'Honoré possède du dynamisme à revendre et, il ne va pas tarder à le prouver, un indéniable sens des affaires.

   Evoquant ses ancêtres, le général Henri Giraud les décrit ainsi :

   «Race de rudes montagnards, travailleurs acharnés, âpres au gain, mais sachant ne pas hésiter devant des décisions audacieuses. Mon père m'a raconté plus d'une fois les occasions qui s'étaient offertes à mon grand-père (il s'agit d'Honoré) dans cette période d'activité économique intense qui avait caractérisé la monarchie de Juillet et le Second Empire. Il avait su en profiter et acquérir sans spéculation, mais avec une juste prévision des événements, une fortune confortable, bien assise, et qu'il a gérée avec adresse jusqu'à sa mort (12).»

   En 1845, à 23 ans, Honoré fonde donc un commerce de charbon en gros.

   La crise économique des années 47-48 affecte-t-elle son entreprise ? Il ne semble pas. Pas plus que la Révolution de 48 qui voit l'abdication de Louis-Philippe et la fièvre nationale  gagner l'Italie, l'Autriche et l'Allemagne, ni même le coup d'Etat du 2 décembre 1951. C'est que, plus encore que par la politique, l'époque est marquée par le progrès scientifique et le développement technique. Il suffit de pagayer dans le sens du courant...

   Signe de sa réussite : le 31 mars 1855, dix ans seulement après la création de son entreprise, il achète un immeuble au 100, rue Saint-Dominique, pour la somme de 20.639 francs, dont il paye comptant la somme de 10.000 francs et le reste à tempérament.

   A quoi ressemble-t-il physiquement ?

   Pour le savoir on dispose d'une photo de Noiret (56, rue Daguerre, Paris) datant des années quatre-vingts et le représentant donc déjà âgé de près de 65 ans. Elle montre un homme bien mis, long et mince, portant une barbe en collier. Il a un visage aux traits réguliers avec un air à la fois énergique et bon. Son petit-fils, Henri, tenant physiquement beaucoup de lui, il est à peu près certain qu'il avait le teint clair et les yeux bleus. En résumé, Honoré est ce que l'on appelle un bel homme et ceci eut peut-être quelque importance dans sa réussite comme nous le verrons.

   Républicain et d'origine modeste mais devenu possédant, Honoré doit avoir acquis la mentalité de sa caste, à cette réserve près qu'il est de nature bienveillante. Il  fait largement profiter sa famille et ses employés de sa fortune (on dit même qu'il recevait chaque semaine les pauvres de son quartier). A cette autre réserve près, aussi, qu'il reste fidèle aux siens - moins chanceux - demeurés au pays. Et les siens, manifestement, ce n'est pas seulement sa famille élargie aux frères, soeurs et cousins (il fait venir auprès de lui son cousin Jean-Baptiste Bernard), c'est l'ensemble de la communauté de son village natal  puisqu'il lui offrira, en 1882, sa première adduction d'eau.

   Auparavant, en effet, l'eau provenait de la vallée du Jabron et était remontée au village à dos d'ânes ou de mulets. Honoré fait construire à ses frais (soit 17.000 francs), une citerne en maçonnerie de 600 mètres cubes que viennent remplir les pluies de printemps et qui distribue cette eau pendant les mois secs de l'été par deux robinets, l'un situé sur la place centrale du village, l'autre au lavoir.

   Cette distribution d'eau a duré telle qu'elle jusqu'en 1957. A cette date, elle a été englobée dans un système plus puissant et plus moderne, comportant notamment un pompage depuis les sources captées dans la vallée.

   «Souvenir de la libéralité d'Honoré Giraud demeurant à Paris, 1882», porte l'inscription qui figure au-dessus de la fontaine de la petite place à laquelle le bienfaiteur de Trigance a, on le sait, donné  son nom.

   En Provence, on a le culte de la fidélité : cent ans après, le 4 septembre 1982, la municipalité a célébré, en présence de quelques-uns de ses descendants, la mémoire de celui qui «conserva toujours l'amour de son village natal». Christian Balbus de Var Matin a même écrit «qu'il sauva tout simplement Trigance de la mort lente». Quant au maire, Edmond Troin, il a habilement enchainé sur des préoccupations plus contemporaines en expliquant combien Trigance aurait besoin aujourd'hui d'un «second miracle» du même ordre. Certes, en 1982, le problème de l'eau potable est à peu près résolu, mais ce qui conditionne la survie du village c'est l'irrigation, notamment pour développer la production de pommes de terre. Le commissaire du gouvernement, Marcel Julia, a assuré le maire qu'il pouvait compter sur la solidarité de l'Etat, de la région et du département...

   Devenu le grand homme de Trigance, Honoré a cependant fait souche à Paris. Le 24 mai 1845, l'année même où il créait son entreprise, il a épousé une native de Vaugirard (Seine), Clementine Baucheron, de deux ans sa cadette. Et bien dotée. 

   Etait-elle la fille de son patron ? C'est possible et probable.

   Le général Henri Giraud brosse ce portrait de sa grand'mère paternelle :

   «Elle avait apporté (à son mari) la jolie fortune qui lui venait de sa mère, Madame Tuvache, n'ayant d'ailleurs pas hérité de celle-ci les goûts d'élégance et de luxe qui la caractérisaient. C'était une femme sévère, austère, économe, presque avare, détestant le monde, ne se plaisant que dans son jardin. N'ayant eu qu'un fils unique, elle lui avait voué une tendresse jalouse, et je sais que ses rapports avec sa bru n'ont pas toujours été empreints de la plus franche cordialité. (13)»

   L'acte de mariage d'Honoré et de Clémentine est malheureusement incomplet, car il s'agit d'un acte reconstitué le 20 mai 1876, l'original ayant brûlé lors de l’incendie de l’Hôtel de Ville pendant la Commune. Manque donc le nom des témoins. Mais il semble qu'Honoré, qui a manifestement fait un mariage nettement au-dessus de sa condition, doit - en partie - sa réussite à l'argent de sa femme...

   Au moins ne doit-il pas manquer de qualités pour avoir su la séduire...

   D'autant que, d'après le court portrait qu'en fait son petit-fils, Henri, Clémentine n'était pas du genre facilement accessible !

   Le couple Honoré-Clémentine habite d'abord 90 rue de l'Université (ex Xe arrondissement), puis,  à la fin des années cinquante, au premier étage du 81 rue du Chevaleret dans le XIIIe arrondissement. Parallèle à la Seine, la rue du Chevaleret longe la gare d'Orléans (la ligne Paris-Orléans a été ouverte en 1843).

   Une révision cadastrale de 1876 indique qu'Honoré Giraud est, à cette date, propriétaire de son appartement. Son frère ainé, Joseph, qui fut à l'origine de sa venue à Paris, habite le même immeuble.

   Dominé par la Butte aux Cailles, le XIIIe existe dans ses limites administratives actuelles depuis 1860. Ses 625 hectares sont divisés en quatre quartiers : la Salpétrière, la Gare, Maison-Blanche, Croulebarbe ou Gobelins. Les Parisiens l'appellent à l’époque le «faubourg souffrant», car il est l'un des arrondissements les plus déshérités de la capitale. C'est ce qui explique d'ailleurs qu'il sera à l'origine de la Commune, puisque dès le 3 mars 1871 (soit quinze jours avant le déclenchement de l'émeute de Montmartre), il sera déjà en état d'insurrection contre le gouvernement, sous les ordres d'Emile Duval, Président du Comité Révolutionnaire de Vigilance, devenu successivement Commandant supérieur de la Garde Nationale du XIIIe puis Commandant supérieur du XIIIe.

   Le quartier de la Gare a eu très tôt une vocation industrielle : à partir de 1860, la chocolaterie Lombard et au 123 boulevard de la Gare, une raffinerie de sucre de la Jamaïque qui deviendra la célèbre raffinerie Say. Puis verront le jour une verrerie (1780), une fabrique d'eau forte (acide nitrique), d'alun et de couperose (1800), une entreprise de fours à chaux, des usines à gaz, une usine de caoutchouc, etc.

   Est-ce cette vocation industrielle qui a poussé Honoré à y transporter son commerce ? Certainement. Et, plus précisément, c'est l'accès facilité à la Seine, voie de transport aussi commode qu'indispensable pour qui a vocation d'importer ou d'exporter des produits lourds.

   Honoré n'est d'ailleurs pas le seul Parisien à «émigrer» vers le XIIIe, puisqu'entre 1860 et 1869, la population de l'arrondissement est passée de 43.632 à 70.192 habitants soit une augmentation de 60%. Le quartier de la Gare atteignant même 105% !

 

Louis Giraud (1853-1916)

   Le couple Honoré-Clémentine a donc un fils unique : Louis. Né le 29 mars 1853, au 90 rue de l'Université, Louis a la chance d'être un héritier, mais il aura le mérite de développer considérablement l'entreprise paternelle en commerçant avec la Belgique et les Pays-Bas.

   «Mon père était la bonté personnifiée, confinant parfois à la faiblesse, écrit Henri Giraud. Après de bonnes études au Lycée Charlemagne, il s'était engagé pour défendre Paris en 1870. D'abord employé de son père, il lui avait tout normalement succédé en 1877. Les affaires marchaient bien. Il avait un scrupuleux souci de l'honnêteté, et aucun attrait pour le jeu. Il savait acheter et vendre, maniant de gros capitaux, vivant confortablement mais simplement. Sa grande distraction était le théâtre, une fois par semaine, le samedi soir, parce qu'il était sûr de pouvoir se reposer le dimanche. Ses employés avaient en lui le plus bienveillant des patrons. J'ai vu bien longtemps les mêmes figures dans son bureau depuis ma naissance jusqu'au moment où il s'est retiré des affaires. C'étaient des associés beaucoup plus que des salariés. Vraie solution de la question sociale (14) !»

   A l'appel du général Trochu, président du gouvernement de Défense nationale, Louis Giraud s'est donc engagé, à 17 ans, pour défendre Paris comme soldat dans la Garde nationale mobilisée de la Seine (dite aussi Bataillon des mobiles de la Seine), dont l'effectif atteint 384.000 hommes répartis en 354 bataillons. Mais, force sans entrainement ni discipline, elle ne va guère avoir de rôle militaire efficace. Il y a côtoyé, sans le savoir, un certain Henri de Gaulle, père du futur général...

   Le 4 septembre 1870, au lendemain de l'annonce de la capitulation de Sedan, sans doute sont-ils tous les deux, Honoré (48 ans à cette date) et Louis, dans la foule place de la Concorde. Une foule d'où s'échappent les cris de : «A bas les traitres ! A bas les Prussiens ! A bas Badinguet ! Déchéance ! Vive la République ! Vive la Sociale !» Partisans de la «guerre à outrance», ils ont aussi, comme tous les Parisiens, vibré aux accents guerriers de Gambetta, suivi avec anxiété puis désespoir les revers de l'armée de la Loire, et vécu les affres du siège de Paris.

  En tant que Garde national, Louis a peut-être participé aux différentes opérations visant à desserrer l'étau prussien sur la capitale. La dernière, tentée le 21 décembre en direction du Bourget, fut une véritable et inutile boucherie...

   «Depuis l'échec de la grande sortie, au début de décembre, les choses, dans la capitale, ont été de mal en pis, écrit Jacques Chastenet. La rigueur du froid s'est aggravée et aussi la disette. Il y a trente centimètres de neige dans les rues. Pour se chauffer, on a coupé les arbres du bois de Boulogne, dépecé les bancs des boulevards, brûlé les meubles. Pour se nourrir, on a, après les chevaux, mangé des chats et des chiens; les plus pauvres ont été jusqu'à dévorer des rats. Seul l'alcool n'a pas manqué et l'abus qu'on en a fait a accentué la misère physiologique. On voit, dans les rues remplies de neige, de longues files d'hommes décharnés, de femmes hâves attendant devant les boucheries et les boulangeries la maigre ration de viande et de «pain de siège» qu'on leur distribue. Le nombre des décès par maladie qui, en août 187O, avait été de 4.942 a, en décembre, atteint le chiffre de 11.865. il sera pour janvier 1871, de 19.233 (15).»

   C'est avec une stupeur mêlée de colère que les Parisiens ont appris la conclusion de l'armistice.

   «Paris baisse la tête en grinçant des dents. Il n'y a plus qu'un mot dans toutes les bouches : tout est fini !», peut-on lire dans L'Illustration du 31 janvier 1871.

   En janvier 1871, précisément, le XIIIe est sous le feu des batteries prussiennes qui se trouvent sur les hauteurs de Chatillon et qui visent la gare d'Orléans où sont fabriqués et gonflés les ballons destinés à gagner la province.

   Lors de l'élection de l'Assemblée nationale du 8 février 1871, s'affrontent la «liste de la paix» conduite par Thiers et les listes «anti-capitulardes». Si la province vote massivement pour la première, Paris (et le XIIIe ne se différencie pas sur ce point) vote massivement contre. Les Républicains révolutionnaires font cependant un mauvais score.

   Pour qui Honoré a-t-il voté dans son arrondissement Mystère. Le maire du 13 arrondissement, Pernolet, démissionne et se voit remplacer par Leo Meilliet et Emile Combes.

   Honoré est-il un partisan de Thiers tenant de l'instauration de la République ? C'est très possible : Thiers est en effet le candidat du Temps dont Honoré est un fidèle lecteur. Or à l'époque, les grands quotidiens sont des journaux d'opinion et l'on cherche en les lisant à conforter ses opinions autant, sinon plus qu'à s'informer.

   Le 1er mars, l'humiliation suivant la défaite, 30.000 soldats allemands défilent sur les Champs-Elysées. Certes, l'avenue est déserte et fermée sur les côtés par des palissades. Quant aux statues de la place de la Concorde, elles ont été voilées. Il n'empêche ! Pour tous les Parisiens, à quelque bord qu'ils appartiennent, c'est la honte. Une honte ineffaçable. Ou, plus précisément, une honte qui ne peut être effacée que par la guerre et la défaite de l'ennemi...

   Et quand on apprend, un peu plus tard, que l'Alsace et la Lorraine ont été arrachées à la mère-patrie, alors une obsession s'empare de tous les esprits : la Revanche.

   «N'en parler jamais, y penser toujours.»

   A la mi-mars éclate la Commune. Thiers décide de transporter l'Assemblée nationale à Versailles. Les Fédérés sont maitres de la capitale en fièvre. Les généraux Lecomte et Thomas sont abattus par les émeutiers.

   Agé de 25 ans et Parisien de fraiche date, Honoré a vécu les terribles journées de juin 1848. Avec la fameuse «semaine sanglante» (21-29 mai) qui fait entre 17.000 et 30.000 morts parmi les Parisiens et met le feu à nombre d'édifices, il vit donc sa deuxième révolution...

  Comment réagit-il ? S'il habite à l'époque rue du Chevaleret, il est aux premières loges puisque des combats furieux ont eu lieu à la Butte-aux-Cailles et surtout sur le pont d'Austerlitz, à deux pas de son domicile.

  Ces luttes fratricides se déroulent sous les yeux des Prussiens encore campés au nord et à l'est de la capitale, et affaiblissent les négociateurs français lors de la rédaction du traité de paix avec Bismarck.

  «La victoire de l'ordre acquise, écrit Jacques Chastenet, un lourd silence s'abat sur la capitale où les décombres de tant de monuments, de tant de maisons fument encore, où tant de façades présentent des plaies béantes, où tant de rues sont dépavées et obstruées par des restes de barricades. Les insurgés qui ont pu échapper à la mort ou à l'arrestation se tapissent et se taisent, sentant monter contre eux la réprobation de la France. A la tribune de l'Assemblée de Versailles, nulle voix, même sur les travées de gauche, ne s'élève pour faire appel à la clémence (16).»

   Une fois l'insurrection noyée dans le sang, Thiers s'attache à réorganiser la France.  

   Aux élections du 2 juillet 1871 à Paris, sur 21 députés les électeurs en choisissent 16 se réclamant de Thiers et 5 radicaux, dont Gambetta.

   Sous la férule de Thiers, la France se redresse vite au point de payer - en avance sur le calendrier - l'indemnité de cinq milliards due à l'Allemagne. Ce qui accélère de dix-huit mois - pour la plus grande joie des patriotes - le départ des troupes d'occupation.

   Sur le plan de la politique intérieure, Thiers tente avec habileté de promouvoir la République. Ce qui doit combler d'aise Honoré et son fils. Le 23 février 1872, s'effrayant du retour sur la scène de quelques bonapartistes (notamment de Eugène Rouber, ancien ministre d'Etat de Napoléon III qu'on appelait naguère le 'vice-empereur'), qui organisent des manifestations tumultueuses et réclament un plébiscite, l'Assemblée vote la Loi Tréveneuc qui en cas de dissolution illégale, confie le gouvernement provisoire de la France aux délégués des conseils généraux.

   L'intransigeance du comte de Chambord porte un coup fatal à la restauration de la monarchie et, parallèlement, le sentiment républicain progresse dans le pays. Il est vrai que les royalistes en font beaucoup dans le cléricalisme...

   «Je sens une odeur de sacristie qui monte», écrit George Sand à Flaubert.

   Honoré a-t-il, après la disparition de Thiers, une tendresse pour Gambetta dont la «République des républicains» commence à séduire un électorat de plus en plus nombreux ? Rien n'est moins sûr, car, comme on l'a vu, il est un lecteur du Temps, et le grand journal républicain fondé par le protestant Nefftzer ne prise guère le leader de l'Union républicaine.

   Au cours de toutes ces années, qui voient la France se régénérer économiquement et se doter (loi organique militaire du 27.7.72) des moyens d'avoir une véritable armée, les affaires d'Honoré prospèrent dans le développement général de la richesse nationale. Une richesse, dont les Français sont fiers et dans laquelle ils trouvent une compensation à l'amertume de la défaite.

   Si Honoré, après trente ans d'existence à Paris, peut faire figure de «vieux» parisien, son fils, Louis, est un «vrai» parisien - le premier de la lignée Giraud - par rapport à bon nombre de nouveaux habitants : de 1871 à 1879, la population de la capitale va passer en effet de 1.800.000 à 2.200.000 habitants environ, et les immigrants provinciaux comptent pour les trois quarts dans cet accroissement. En 1879, sur 1.000 Parisiens, 600 se révèleront nés hors du département de la Seine.

   Sur le plan des affaires, le succès d'Honoré Giraud s'explique au moins autant par une gestion avisée que par une heureuse conjoncture : bien que l'énergie hydroélectrique fasse ça et là une première et timide apparition, le charbon reste en effet le roi incontesté.

   «Les besoins accrus de houille, écrit Chastenet, déterminent d'actives prospections nouvelles, surtout dans les bassins septentrionaux qui fournissent désormais environ la moitié du charbon français. Le nombre des puits de mines s'accroît surtout dans le Pas-de-Calais dont la production va dépasser celle du Nord (4.500.000 tonnes contre 3.600.000 en 1879; en 1870 la Compagnie de Béthune emploie 1.500 ouvriers et, en 1879, près de 3.000). Pourtant environ un tiers de la consommation nationale ne peut encore être satisfaite que grâce à l'importation de charbons étranger, surtout anglais. L'extension du réseau de canaux permet le transport à bon marché des minerais lorrains; elle favorise du même coup le développement de l'industrie métallurgique dans le voisinage des mines de charbon (17).»

    Issue à la fois de la révolution politique de 1789 et de  la révolution industrielle du XIXe siècle, la société française apparait alors comme une pyramide très solide, aux étages bien définis mais aussi bien ajustés. L'argent y règne et la hiérarchie s'établit surtout en fonction des fortunes. Si l'aristocratie tient encore une place importante, c'est en tant qu'individualités et non plus en tant que caste : elle a été remplacée par la grande bourgeoisie d'affaires (les Henri Germain et autres Casimir Perrier) dont les moeurs sont - au moins en apparence - assez sévères et le train de vie plus cossu que fastueux.

   Sous cette couche supérieure s'en presse une autre singulièrement active et agissante : la classe moyenne.

   Honoré fait partie de cet ensemble de deux à trois millions d'individus (chefs d'entreprises, commerçants, gens de robe, médecins, ingénieurs, professeurs) qui constituent la force montante. Selon Chastenet, on trouve encore chez elle des nostalgiques soit de la monarchie libérale, soit de l'Empire (qui lui a été particulièrement favorable), soit même du légitimisme. Mais ce sont là plutôt des exceptions, et avec des nuances diverses - symbolisées par les noms de Thiers et de Gambetta - les bourgeois moyens sont en général républicains.

   «L'esprit «social» leur est d'ordinaire étranger, mais l'esprit laïque leur est familier, ainsi que le «credo» positiviste. Si dans ces milieux les femmes sont presque toutes assidues à l'église, les hommes n'y fréquentent guère, et assez nombreux sont ceux qui appartiennent à la franc-maçonnerie. Les filles sont instruites dans des établissements religieux, mais les garçons vont au lycée (...) Quelle que soit sa couleur politique, le bourgeois moyen reste attaché aux vieux usages. Dans les grandes villes il se contente d'un appartement sans luxe où la salle de bain est une rareté; ailleurs il vit dans une maison modeste où les volets du salon ne sont qu'exceptionnellement ouverts. Laborieux et économe, administrateur avisé de sa fortune, il considèrerait comme immoral de dépenser au-delà de son revenu. Son vêtement est solide et sobre - redingote boutonnée, cravate noire, chapeau haut de forme, demi-bottes sous le pantalon légèrement tirebouchonnant. Sa femme ne suit la mode que de loin et préfère la qualité des étoffes à leur nouveauté. Son mobilier reste à base d'acajou, de bois noir, de capitons, et il ne le renouvelle guère. Toutefois sa table est copieusement servie - souvent deux plats de viande au repas de onze heures et demie et autant à celui de six heures et demie. Il entretient au moins deux domestiques et ne lésine ni sur les frais d'éducation des enfants ni sur le chiffre de leur dot. Dans l'ensemble et à quelques détails près, le tableau que trente ans auparavant, Balzac a brossé de cette société, reste valable (18).»

   La décennie 70 est riche d'événements. Avec l'instauration de l'«ordre moral», le 25 mai 1973, par le duc de Broglie, devenu vice-président du conseil des ministres, le clivage entre les deux France s'opère davantage sur la question religieuse que sur l'opposition désormais un peu obsolète entre monarchistes et républicains. Face à face : les positivistes et les cléricaux. Fidèle lecteur du Temps, journal sage, documenté, respectueux des intérêts matériels et nettement anticlérical Honoré est du premier camp et il doit s'irriter ou se moquer des positions du Figaro, monarchiste et catholique, et à fortiori de L'Univers, la tribune du polémiste Louis Veuillot «qui manie le crucifix comme une trique et à l'eau de Lourdes mêle le vitriol» (Zévaès).

   Le 25 février 1875, la France se dote d'une Constitution qui implique la République. Pour Honoré, les choses vont donc dans le bon sens. Il suffit d'un peu de patience. Vertu qu'il tient certainement de ses ancêtres paysans...

   Le 13 mars 1875, une loi institue dans chaque régiment un quatrième bataillon. La réaction de Bismarck est immédiate.

   «Krieg in Sicht ?» (la guerre en perspective) titre la Post de Berlin, le 9 avril.

  «Parallèlement, note Chastenet, la blessure d'amour-propre infligée à Bismarck s'élargira jusqu'à être ressentie par presque tous les milieux dirigeants allemands. Le germe est jeté de ce «complexe d'encerclement» qui fera tant de ravages outre-Rhin, dans les esprits et qui, joint à l'orgueil suscité par le prodigieux développement économique du Reich, finira par engendrer les outrances du pangermanisme (19).»

   Une logique vient de se mettre en marche : celle d'une Europe désormais vouée se scinder en deux blocs rivaux...

   Les élections législatives du 20 février et du 5 mars 1876 qui actualisent et amplifient encore l'opposition «cléricalisme ou laïcité» voient une nette victoire des Républicains. Paris sauf dans les VIIe et VIIIe arrondissements, n'a élu que des Républicains...

   L'année 1877 est marquée par trois événements considérables : d'abord, la fameuse «crise de mai» provoquée par Mac Mahon et l'ancienne élite dirigeante (essentiellement monarchiste bien qu'élue au suffrage universel et respectueuse de ce principe - du moins jusqu'ici), qui refusent d'entériner la victoire des républicains. Ce qui amène Gambetta à pousser, le 4 mai, son fameux cri de guerre :

   - Le cléricalisme, voilà l'ennemi !

   Ensuite, le 3 septembre, la mort de Thiers. Vingt mille personnes accompagnent sa dépouille au Père-Lachaise. Une foule immense et recueillie se tient sur le passage du convoi. Nul doute que les Giraud, père et fils, en sont.

   Enfin, les élections législatives du 14 octobre 1877, qui envoient de nouveau une majorité de Républicains à la Chambre au terme d'une campagne acharnée où Gambetta - soutenu jusqu'à son dernier souffle par Thiers - a donné le meilleur de lui-même.

   Sur le plan familial, au cours de cette même année 77, il se passe aussi un événement d’importance : Honoré décide de se retirer des affaires et passe la main à Louis. Or il n'a que 55 ans ! Quelle est la raison profonde de ce retrait ? Elle est au moins double : il a fait fortune et veut en consacrer une partie à son village natal puisqu’il décide d’y faire construire une cuve pour l’alimenter en eau potable dans une région où chacun économise la moindre goutte ; et, deuxième raison, son fils vient de fonder un foyer.

   Quand Louis prend la succession de son père en 1877, il a 24 ans. Ancien élève de Charlemagne, l'un des plus prestigieux lycées de la capitale, c'est un produit de cet enseignement dont les maitres-mots sont : Science et Raison. Compte-tenu du républicanisme familial, il partage à coup sûr l'esprit du temps fortement marqué par Auguste Comte, Darwin et Renan, Marcelin Berthelot, Claude Bernard et Théodule Ribot. Esprit selon lequel l'homme, si longtemps asservi aux forces naturelles, est sur le point de s'en rendre maitre aidé des seules ressources de son intelligence. En bref : la marche de l'univers est explicable mécaniquement et la science expérimentale ouvre toutes les possibilités. C'est la religion de la science.

   Contre ce règne du physico-chimique, les philosophes Ravaisson, Renouvier et Fouillée sont peu entendus...

   Le 10 mars 1873, Louis a fait son service militaire comme «engagé conditionnel» de 1ere classe au 1er Régiment de Cuirassiers stationné au camp de Chalons-sur-Marne et en est sorti le 10 mars 1974 avec un certificat de bonne conduite. Il n'a donc fait qu'un an, comme tous les jeunes bourgeois qui peuvent verser une compensation financière pour les deux autres années en principe obligatoires. Cela, toutefois, ne l'empêche pas d'effectuer régulièrement ses périodes militaires. Même passé dans la réserve, le 24 février 1878, et quoique chef d'entreprise, il accomplira une période d'exercice au 9e régiment de Cuirassiers du 2 au 29 mai 1879, date à laquelle il sera d'ailleurs nommé brigadier, puis, passé dans l'armée territoriale, le 23 février 1882, il effectuera ses périodes d'exercice au 8e Régiment de Dragons du 1er au 28 avril 1882 puis du 28 octobre au 11 novembre 1885. Il passera dans la réserve de l'armée territoriale le 24 février 1887 et ne sera libéré définitivement du service militaire que le 24 février 1898, à l'âge de 45 ans !

   Ce parcours militaire est intéressant dans la mesure où il est caractéristique d'une époque où l'armée – l’ « arche sainte » -est l'objet des soins attentifs de toute la nation.

   Détail : sur le Registre du Commerce, Louis ne figure plus comme «marchand» (comme son père l'était), mais comme «négociant». Nuance...

   Une photo de Louis datant de cette époque montre un homme au teint clair, à la moustache fournie et soignée, au visage ouvert, respirant la franchise. Il ne porte pas de favoris et a, au contraire, une coupe de cheveu «à la militaire», comme on disait alors, avec une raie sur le côté gauche. Il se dégage de sa physionomie une expression de finesse, de malice et, son fils ainé a raison, de bonté. Sous une redingote boutonnée très haut, il porte une cravate à large noeud sur lequel est fichée une perle. Louis est manifestement une personne soignée et qui ne manque pas de distinction. Dans son travail, il doit être précis et méthodique. 

   Globalement, on sent que l'on a affaire à un jeune homme sage. Est-ce ce qui a séduit sa future femme ?

   Le 9 avril de cette même année 1977, Louis épouse donc une parisienne, Marie Deguignand. Enfant unique elle aussi, et de deux mois plus âgée que son mari, la jeune fille est d'une famille originaire de Bourgogne, tant du côté paternel (Thoisy-le-Désert) que maternel (Chatellenot). Ici aussi les origines sont paysannes. Sont-elles plus huppées ? La mémoire familiale prétend que la particule a été habilement rattachée au patronyme lors des temps révolutionnaires, mais la généalogie indique que le patronyme de Jean, le grand père de Marie, né à Thoisy-le-Désert le 27 décembre 1780 (soit neuf ans avant la Révolution), est en un seul mot... Ce qui est sûr, en revanche, c'est que Marie est assez fortunée.

   Elle est aussi plutôt jolie fille (dans le style de l'époque, c'est-à-dire bien en chair), à la voir serrée dans une robe blanche à la Scarlett O'Hara, ouvrant dans la cour du Courbat (la propriété familiale en Touraine) la porte d'une diligence d'où descend une femme plus âgée, vêtue de gris. Le photographe a saisi un mouvement exquis... Sur ce cliché, Marie est vraiment à croquer !

   Et la diligence, autrement plus élégante que celles des films américains !

   Une autre photo nous montre Marie serrant son fils Henri encore bébé contre elle. Les yeux de la jeune femme témoignent indiscutablement d'un certain caractère...

   Marie introduit un élément dissonant dans sa famille d'adoption de tradition républicaine : elle est, en effet, une bonapartiste convaincue, doublée d'une catholique sans complexe. Plus tard, après la mort du prince impérial tué par les zoulous, sous l'influence de son fils cadet, Georges (passé lui aussi du bonapartisme au royalisme), elle deviendra une royaliste acharnée. Or Marie est aussi une femme de tête qui n'hésitera pas une seconde à encourir l'excommunication en continuant à lire L'Action française malgré l'interdit lancé par le pape Léon XIII en janvier 1927. Ce n'est que sur son lit de mort qu'elle se réconciliera  avec l'Eglise en acceptant - sur les instances répétées de son petit-fils, André - de recevoir les derniers sacrements.

   Marie est ainsi : entière, possessive, autoritaire, exaltée. Fondées sur un patriotisme ardent, ses opinions politiques  passent avant ses opinions religieuses (ou, du moins, sa soumission à Rome) et elle ne connait pas cette peur insurmontable de l'excommunication qui habite d'ordinaire les croyants. Est-ce son caractère ou sont-ce ses opinions qui expliquent les tensions entre la jeune femme et sa belle-mère ? On ne se trompera guère en pensant que ce sont les deux. D'autant que cette fin de siècle est fertile en événements aussi bien politiques que religieux susceptibles de semer la zizanie entre les membres de la famille Giraud élargie...

   Dans les années trente, Marie sera présidente des dames royalistes de Dijon et elle aura l'habitude de se mettre, chaque dimanche, au piano et de faire chanter la «Royale» à ses petits enfants qui gardent d'elle l'image d'une grande dame - sèche au point d'en être réfrigérante - et dont ils ne parlaient «qu'avec crainte et révérence». Entière, elle sait aussi pourtant se montrer généreuse. C'est ainsi qu'impressionnée et séduite par la personnalité de Pierre Granger, le mari de sa petite-fille Renée, elle couvrira le jeune ménage de cadeaux. De cette maitresse-femme, sûre d'elle et de sa valeur, on se répète dans la famille - de génération en génération - les mots. Celui-ci, entre autres, à sa belle-mère, Clémentine :

  • Je n'ai pas beaucoup de lait, mais c'est du beurre !

Et plus tard, cette fois à sa belle-fille Céline, venue la saluer à l’heure d’un départ :

- Je préfère rester sur le baiser de mon fils.

   On comprend à ce ton qu'il y ait eu quelques bisbilles familiales. Marie ne s'embarrassa pas, d'ailleurs, de relations suivies avec ses beaux-parents. Voici le portrait qu'en fait son fils aîné Henri :

   «Ma mère était une femme d'une intelligence supérieure, certainement plus affinée que son mari, peut-être moins foncièrement bonne, parce que plus autoritaire. Qu'on ne voie pas là une critique, car j'ai pour elle la reconnaissance la plus émue de la façon dont elle nous a élevés, mes frères et moi. Elle nous a aimés passionnément, presque violemment. Elle a commencé notre éducation, notre instruction, et si, dès le début, à Stanislas, je me suis trouvé en tête de ma classe, c'est à ma chère institutrice du début que je le dois. Fine, élégante, aimant les belles choses, elle avait su composer un intérieur où nous avons passé d'heureuses années, sans compter que la cuisine, toujours simple, était aussi toujours soignée et de toute première qualité.

   «Mes grands parents maternels étaient des commerçants en vins, originaires de Bourgogne d'où ils étaient venus à Paris, quelque quarante ans plus tôt. Ils habitaient quand je les ai connus à Saint-Mandé, à proximité du Bois de Vincennes où je me rappelle la promenade hebdomadaire du jeudi. C'étaient d'excellentes gens, adorant eux aussi leur fille unique et leurs petits-enfants. Ils nous ont gâtés jusqu'à leur mort. C'est à eux que je dois le premier fonds de ma belle bibliothèque (20)

   Que Marie ait eu une passion pour son fils ainé, c'est peu dire ! Veuve assez tôt (pour supporter sa femme, le pauvre Louis semble avoir un peu trop systématiquement cherché quelque réconfort dans le cognac), elle n'aura de cesse de vouloir le rejoindre ou le suivre sur les lieux mêmes de ses aventures militaires et, à 72 ans passés, sans prévenir personne, elle se lancera dans une opération immobilière à Dijon afin de venir habiter près d'Henri et de sa famille.

   Il convient de noter que Louis et Marie sont l'un et l'autre des enfants uniques (et que leur mariage a sans doute été arrangé). La bourgeoisie commerçante tenant à consolider son enrichissement par une descendance volontairement limitée. C'est d'ailleurs à partir de cette époque que la natalité française commence à décliner (plus un million, seulement, entre 1879 et 1889) alors qu'elle grimpe en Angleterre et surtout en Allemagne (respectivement : plus trois et quatre millions). Dans son livre La France de 1889, le comte de Chaudordy va en faire avec l'alcoolisme (la consommation moyenne d'alcool par tête passe de 3 litres 22 à 4 litres entre 1879 et 1889), l'une des principales causes de la décadence de notre pays.

   L'ascension sociale et professionnelle des Giraud est caractéristique d'une évolution générale. Elle s'est faite en trois étapes : grâce à la grande Révolution, Joseph-Pierre est passé du stade de journalier à celui de petit propriétaire sans savoir ni lire ni écrire. Grâce à son instruction primaire, à son sens des affaires et à son mariage, son fils Honoré a intégré la petite puis la moyenne bourgeoisie. Grâce à ses études, à son travail et à un mariage qui consolide et accroît sa fortune, son petit-fils Louis s'est hissé vers la grande bourgeoisie.

   Le couple Louis Giraud/Marie Deguignand connait une existence cossue et il va avoir successivement trois fils : Henri, Georges et Fernand.

 

Henri Giraud (1879-1949)

  Henri, nait à Paris au 63 Quai de la Gare (XIIIe) le 18 janvier 1879,  à 3 heures de l'après-midi. C'est Eugène Berger, adjoint au maire du XIIIe qui l'enregistre sur la foi de son père Louis et de deux témoins, son grand père Honoré Giraud et son grand oncle paternel, Joseph Giraud, 69 ans, marchand de charbon demeurant 5 rue Valadon, Paris VIIe.

   L'enfant est baptisé dans l'église Notre-Dame-de-la-Gare, le 26 janvier.

   «En janvier 1879, racontera Henri Giraud, mes parents habitaient sur le Quai de la Gare, à proximité des bureaux et chantiers de mon père. Leur appartement, un rez-de-chaussée surélevé, donnait sur une cour et un jardin, avec cinq fenêtres face à la Seine. Le quai n'était pas encore terminé. La berge descendait en pente douce vers le fleuve, et je me rappelle mes longues stations à la fenêtre pour voir les « bateaux de papa » décharger leur charbon dans les voitures se succédant sans interruption.

  «Tous les deux jours, sinon tous les jours, ma mère m'emmenait au Jardin des Plantes, alors le seul jardin zoologique de Paris, malgré son nom, où je me familiarisais avec les animaux plus ou moins sauvages qui y étaient d'ailleurs fort mal installés. Je me rappelle encore ma vieille bonne, la fidèle Lorin (?) qui nous est restée si attachée, à mes frères et à moi.

   «Trois ans après moi, naissait mon frère Georges et, quatre ans plus tard, mon frère Fernand. J'ai toujours regretté de ne pas avoir eu une soeur, qui aurait mis un peu de grâce et de douceur sur notre rudesse de garçons.

   «Très peu de temps après la naissance de mon frère Fernand, nous changions de logis pour nous installer dans une jolie maison du même quai, au n° 95, maintenant démolie. Grande installation, avec communs, cour et jardin. Mon père conservait là son cheval préféré et un phaéton pour nous conduire chaque jour au collège (21)

   Entre-temps, au cours de l’année 1879, l’année même de la naissance d’Henri, Louis a acheté aux Chateaubriant la propriété du Courbat en Touraine, qui comprend un château du XVIIe siècle sans valeur artistique, mais bien situé au milieu d’un beau parc prolongé par des bois. L’ensemble fait 300 hectares.

   Henri et ses frères auront la chance de connaitre longuement leur grand père Honoré, puisque ce dernier ne mourra qu'en 1904.

   «Je me le rappelle, écrit Henri, devenu presque aveugle dans les dernières années, se faisant faire la lecture du Temps par ma grand'mère dans leur appartement du XIIIe Arrondissement, qu'ils n'ont quitté que pour aller au Père Lachaise. C'était un vieillard calme, ayant conscience d'avoir rempli son devoir dans la vie, sincèrement républicain, et qui avait été heureux de me voir entrer à Saint-Cyr. La Revanche était la grande idée des hommes de cette génération (22)

   Honoré a traversé une époque qui a vu se succéder : la monarchie de juillet, la République, la révolution de 1848, de nouveau la République puis l'Empire, enfin la guerre de 70 suivie de la défaite et de la Commune. De quoi être serein en effet ! Et d'envisager tranquillement la grande revanche sur l'Allemagne...

   La Revanche, c'est-à-dire la guerre !

   Mais ceci est une autre histoire…

 

Henri-Christian Giraud

Marseille, le 6 mai 2015-05-06

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NOTES

(1) Archives de la Commune de Trigance-Var. Inventaire des archives antérieures à 1790. Répertoire déposé à Trigance le 10 juin 1945 par L. Aubert. Vu et certifié conforme par le maire de Trigance, le 15 juin 1945, et remis aux archives de Draguignan. Cet inventaire comporte neuf lots :

AA (Actes constitutifs et politiques de la commune) ;

BB (Administration communale, délibération des conseils) ;

CC (Finances, cadastre, impôts et comptabilité) ;

DD (Biens communaux, eaux et forêts, travaux publics) ;

EE (Affaires militaires) ;

FF (Justice, procédures, procès, juridictions royales et seigneuriales, police) ;

GG Actes provenant des paroisses : baptêmes, mariages, sépultures, instruction publique, assistance) ;

HH (agriculture, industrie, commerce) ;

II Documents divers. Dont les Registres paroissiaux.

(2) Jacques et Micheline Cru, Les gorges du Verdon dans l’histoire de la Provence Ed. B.P.I., 1973, p. 137. Réédité avec de nombreuses modifications et autant de compléments sous le seul nom de Jacques Cru : Histoire des gorges du Verdon jusqu’à la Révolution, Edisud/Parc naturel régional du Verdon, 2001. Préface de Jacqueline Ursch, Conservateur du Patrimoine, Directrice des Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence.

(3) Gustave Thibon, Au soir de ma vie, Plon, 1993.

(4) G. Thibon, op. cit., p. 23.

(5) J. et M. Cru, op. cit., p. 111.

(6) J. et M. Cru, op. cit., p. 289.

(7) J. et M. Cru, op. cit., p. 198.

(8) J. et M. Cru, op. cit., p. 199-200.

(9) J. et M. Cru op. cit., p. 233.

(10) J. et M. Cru, op. cit., p. 331.

(11) Maurice Agulhon, Histoire de la Provence, PUF, 1987.

(12) Henri Giraud, Mes souvenirs, 1879-1919. Manuscrit inédit du général Henri Giraud, écrit au cours de sa captivité en Allemagne, dans la forteresse de Königstein (basse Saxe) où l’ancien chef de la VIIe puis de la IXe Armée, fait prisonnier le 19 mai au Catelet, est détenu depuis le 25 mai 1940. Le manuscrit se présente comme un bloc de papier à lettre et compte 78 pages. Seules les pages impaires sont numérotées en haut, à droite. La page de garde (de couleur mixte bleu et blanc, légèrement cartonnée) qui sert de couverture porte en haut à droite de la main de son gendre, le général Pierre Granger (qui a réceptionné le manuscrit au cours des années 1941-1942, probablement des mains de l’un des généraux rapatriés sanitaires de Königstein), au crayon bleu, le titre : « Mes souvenirs, 1879-1919 » (titre figurant en tête du récit, en page 1). En regard, à gauche, figure le tampon (à l’encre violette) : OFLAG IV B, 3 gepruft F.A.. Ce tampon se retrouve apposé de façons diverses, en pages : 1, 3, 6, 7, et au dos de la quatrième de couverture de couleur jaune. En même temps que de nombreux autres documents, ce manuscrit à été remis en main propre à Henri-Christian Giraud, le 22 septembre 1993, à Saumur, par son oncle, le général Bernard Giraud qui le tenait de sa mère, Céline Giraud. Ce texte qui traite sommairement de l’enfance d’Henri Giraud puis de son adolescence et enfin de sa participation à la première guerre mondiale, a été rédigé à partir de mars 1941 et achevé au mois de mai de la même année. Onze mois plus tard, le 17 avril 1942, Henri Giraud s’évadera comme il l’avait déjà fait avec succès en novembre 1914.

(13) H. Giraud, Mes souvenirs. 1879-1919.

(14) H. Giraud, Mes souvenirs. 1879-1919.

(15) J. Chastenet, Histoire de la IIIe République, t. I, Hachette, 1952,  p. 41.

(16) J. Chastenet, op. cit., p. 105.

(17) J. Chastenet, op. cit., p. 271.

(18) J. Chastenet, op. cit., p. 284.

(19) J. Chastenet, op. cit., p. 201.

(20) H. Giraud, Mes souvenirs. 1879-1919.

(21) H. Giraud, Mes souvenirs 1879-1919.

(22) En réalité, ce n’est pas au Père Lachaise que sont enterrés les Giraud, mais au Cimetière de Vaugirard, 320 rue Lecourbe, 75015, Paris. Sur le caveau figurent quatre noms : Joseph, Honoré, Clémentine (née Baucheron) et  Louis Giraud. Le concessionnaire d’origine est Honoré Giraud. Il s’agit d’une concession à perpétuité. Concession 865 PA 1882. 5e Division/ 3e Ligne/ CAD 27/ Ordre 19. Il y a encore de la place…

 

États de service

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